Posted on: 3 janvier 2021 Posted by: manonquenehen Comments: 0

Depuis plus de deux ans, le Parti communiste chinois mène dans la région du Xinjiang une politique d’enfermement massif dans des «camps de rééducation politique», selon le terme officiel, des citoyens des minorités musulmanes, ouïghours mais aussi kazakhs, kirghizes ou huis. Une campagne qui vise à les couper de leur famille, de leur langue, de leur religion et de leur culture.

Qui sont les Ouïghours ?

Les Ouïghours sont un peuple turcophone et à majorité musulmane sunnite habitant la région autonome ouïghoure du Xinjiang, en Chine et en Asie centrale. Ils représentaient une des cinquante-six nationalités reconnues officiellement par la République populaire de Chine. Ils sont apparentés aux Ouzbeks. Leur langue turque est l’ouïghour.

Originaire d’une région située entre la Selenga (en Mongolie) et le lac Baïkal (actuelle Bouriatie, en Russie), ils fondent le Khaganat ouïghour, situé sur l’actuelle Mongolie, de culture turque de religion manichéenne qui est le berceau de leur civilisation. Alliés des chinois contre l’Empire du Tibet, leur khaganat est détruit au 9ème siècle par les Kirghiz, les obligeant à descendre plus au sud. Leur population est estimée autour de 25 millions de personnes en Asie Centrale, tandis qu’ils sont estimés à 12 millions en Chine, par le gouvernement.

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, une république du Turkestan oriental a existé quelques années, entre 1944 et 1949, avec l’aide de l’URSS. Mais l’Union soviétique a fini par abandonner cette république au moment où les communistes chinois l’ont annexée : le « Ouïghourstan » n’a donc jamais existé.

A partir de 1958 et surtout de la Révolution culturelle (de 1966 jusqu’à la mort de Mao Zedong en 1976), une politique d’assimilation beaucoup plus dure a été mise en place envers les minorités telles que les Tibétains ou les Ouïghours.
« On forçait les Ouïghours à manger du porc pour qu’ils abandonnent leur culture traditionnelle comme on forçait les Tibétains à manger et cultiver du riz… », raconte Jean-Philippe Béja. Un moyen de lutter contre l’Islam mais aussi contre le christianisme et les religions chinoises : taoïstes, bouddhistes… L’étude du chinois a également été développée aux dépens de l’alphabet arabe.

Après la mort de Mao Zedong en 1976, une période d’apaisement commence. Hu Yaobang (qui sera secrétaire général du PC chinois entre 1980 et 1987) est chargé de la réhabilitation des victimes de la Révolution culturelle. De 1979 à 1995, on observe ainsi une politique d’ouverture avec l’émergence de nouvelles élites ouïghoures (dont certaines sont des figures de la dissidence comme Rebiya Kadeer, exilée aux États-Unis), une tolérance religieuse, culturelle et une ouverture vers l’extérieur avec des autorisations de voyager, d’étudier à l’étranger ou de faire le pèlerinage à La Mecque.

Mais en 1995, des émeutes ont lieu dans la ville d’Aksou et déclenchent en retour une politique de plus en plus répressive. La « guerre contre la terreur » lancée par les États-Unis après le 11 septembre 2001 sonne aussi le début d’une politique chinoise censée lutter contre le djihadisme et le radicalisme musulman mais qui va bien au-delà en s’attaquant à la culture ouïghoure et à ses habitants au Xinjiang.

Que subissent-ils ?

D’après le Uyghur Human Right Project, basé à Washington, depuis 2014, des Ouïghours sont placés par le gouvernement chinois dans des camps d’internement. Plus d’un million de personnes seraient détenues, soit le dixième de la population ouïghoure. L’idée étant de rééduquer cette population aux us et coutumes de Pékin, afin de les réintégrer totalement dans la culture chinoise. Tout cela sous l’égide d’une déradicalisation.

Au départ cela se fait sous forme de « cours » dans des écoles et les étudiants pouvaient rentrer chez eux le soir. Est alors recensée une recrudescence d’appels d’offres et d’annonces de recrutement pour des « centres de formation professionnelle » ou d’éducation dotés d’une abondance d’équipements de sécurisation.

Comment les camps de rétention sont-ils apparus 

Les camps d’internement du Xinjiang sont des camps situés dans la province chinoise du Xinjiang, construits à partir de 2014 dans le but d’interner des centaines de milliers de musulmans pratiquants ouïghours et kazakhs. Un million de Ouïghours y serait interné de façon préventive et sans procès dans le cadre d’une vaste campagne d’antiterrorisme visant les islamistes et les indépendantistes après de nombreux attentats en 2013 et 2014

La Chine nie l’existence de ces camps avant d’en reconnaître officiellement l’existence en octobre 2018 sous le nom de « camps de transformation par l’éducation ». Elle les décrit comme des centres de formation professionnelle, avec pour objectif de lutter contre le terrorisme et l’extrémisme musulmans.

Qu’en est-il à ce jour ?

Les témoignages recueillis par des ONG et des médias occidentaux auprès de personnes qui ont gagné l’étranger après avoir séjourné dans ces camps (essentiellement des Kazakhs, eux aussi ciblés), ou dont des proches sont internés, rapportent une gamme extrêmement large de comportements ou de faits jugés suspects.

Des grilles d’évaluation attribuent les notes les plus basses aux jeunes Ouïgours sans emploi ou sous-employés dans les villes, qui prient cinq fois par jour, ont téléchargé des messages religieux ou « séparatistes » durant les dernières années. Il peut s’agir de « délits » liés à la pratique de la religion, comme se rendre à des prières collectives, posséder une édition du Coran non approuvée ou avoir enseigné l’islam à des enfants.

Les personnes envoyées dans ces camps ne sont pas jugées et sont privées d’accès à des avocats et du droit de contester leur placement en détention. Elles peuvent languir en détention pendant des mois, car ce sont les autorités qui décident du moment où une personne est « transformée ».

Les détenus qui résistent ou ne montrent pas suffisamment de « progrès » subiraient des punitions : insultes verbales, privation de nourriture, détention à l’isolement, coups, recours à des entraves et maintien dans des positions douloureuses. Des cas de mort en détention dans ces centres ont été signalés, notamment des suicides de personnes ne supportant plus les mauvais traitements. Les autorités affirment que ces mesures extrêmes sont indispensables pour lutter contre le terrorisme et assurer la sécurité nationale.

Le gouvernement chinois détient entre 1 et 1,8 million de Ouïghours et d’autres personnes d’origine turque et musulmane dans des centres d’internement et des camps de travail forcé, ce qui représente la plus importante détention d’une minorité ethnique et religieuse depuis la Seconde Guerre mondiale.

Les atrocités perpétrées dans la région ouïghoure, comme les actes de torture, les séparations de familles et la stérilisation forcée des femmes ouïghoures, sont largement reconnues en tant que crimes contre l’humanité. L’un des principaux éléments de la stratégie du gouvernement pour assurer sa domination sur la population ouïghoure est le vaste système de travail forcé, que l’on retrouve dans les usines et les exploitations agricoles de la région et plus généralement du pays, à l’intérieur comme à l’extérieur des camps d’internement.

Que fait la coalition internationale ?

Malgré l’indignation mondiale face aux atteintes aux droits humains, certaines des plus importantes marques d’habillement encouragent et tirent profit des attaques du gouvernement contre les populations de la région. Elles continuent de se procurer des millions de tonnes de coton et de fil de la région ouïghoure. Environ un vêtement en coton sur cinq vendu dans le monde contient du coton et/ou du fil issu de la région ouïghoure. Il est quasiment certain que ces produits sont issus du travail forcé. De plus, les entreprises maintiennent leurs engagements lucratifs avec des entreprises chinoises impliquées dans le travail forcé, notamment celles qui tirent profit du transfert de victimes de travail forcé de la région ouïghoure vers des usines dans toute la Chine.

Plus de 180 organisations au niveau international, réunies au sein de la « Coalition to End Forced Labour in the Uyghur Region » (Coalition pour mettre un terme au travail forcé dans la région ouïghoure) appellent les marques et distributeurs de prêt-à-porter à mettre fin à leur complicité dans le travail forcé des Ouïghours.

Cette situation dramatique montre l’urgence d’établir, aux niveaux européen et international, un cadre juridique qui enraye les violations massives des droits humains fondamentaux et l’impunité des multinationales, ainsi que de permettre l’accès des victimes à la justice. La directive européenne annoncée par le Commissaire Didier Reynders devra être à la hauteur de l’enjeu et la France, forte d’une législation pionnière sur le devoir de vigilance, doit en être un acteur central. L’Europe doit sans tarder adopter un mandat pour négocier au sein des Nations unies le traité sur les multinationales et les droits de l’Homme, en discussion depuis 2014 déjà.

L’Alliance interparlementaire sur la Chine, qui regroupe des députés et sénateurs de quinze pays et du Parlement européen, veut renforcer la coordination des politiques contre les violations des droits de l’Homme en Chine.

Emmanuel Macron a affirmé, dans un courrier adressé à un parlementaire, que la répression contre la minorité musulmane ouïghoure en Chine était « inacceptable » et que la France la condamnait « avec la plus grande fermeté ». Le chef de l’État affirme que « chaque occasion est utilisée dans nos contacts bilatéraux avec les autorités chinoises pour les appeler à mettre fin aux détentions dans des camps au Xinjiang », dans le nord-ouest de la Chine.

Le gouvernement américain a annoncé des « restrictions » dans l’octroi de visas américains à des responsables du gouvernement et du Parti communiste chinois accusés d’être « responsables » ou « complices » de cette « campagne de répression ».

Pendant que la coalition internationale cherche une solution à ce « génocide culturel », le peuple Ouïghour souffre dans le silence et l’indifférence la plus totale. Un scandale humain et social en 2020.

« Le génocide est une marée noire, ceux qui ne s’y sont pas noyés sont mazoutés à vie » Gaël Faye (chanteur, rappeur, auteur-compositeur-interprète et écrivain franco-rwandais)

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