Posted on: 26 janvier 2021 Posted by: manonquenehen Comments: 0

L’inceste est un mal répandu et silencieux. Il se passe dans la sphère privée et beaucoup de victimes n’osent pas dénoncer les agissements de leur bourreau. Ces dernières années les langues se délient. Une parole qui doit se libérer pour éviter les traumatismes qu’il engendre.

Qu’est-ce que l’inceste ?

L’inceste est un rapport sexuel entre apparentés, frappé d’interdits variables selon les époques, les pays, la nature des liens de parenté, l’âge, les lois en vigueur. Ce peut être une relation entre membres d’une même famille dont le degré de parenté ou d’alliance interdit le mariage civil ou religieux. La prohibition de l’inceste existe dans toutes les sociétés connues. Cette norme sociale est pour l’anthropologie un sujet majeur au point que, selon Claude Lévi-Strauss, ce serait même ce qui fonde et structure les sociétés. Le thème est également central à la théorie freudienne.

L’inceste qualifie les « relations sexuelles prohibées entre parents très proches », entre parent et enfant, entre enfants d’une fratrie (y compris demi-frère et demi-sœur), entre grands-parents et petits enfants ou encore entre oncle ou tante et neveu ou nièce, voire selon certains entendements entre cousins. Autrement défini, l’inceste désigne une relation sexuelle lorsqu’elle a lieu dans le cadre d’une parenté qui interdit le mariage, ce qui peut alors impliquer les filiations par alliance ou l’adoption. L’inceste est défini par une norme sociale fondamentale relative à la famille mais dont l’application formelle dépend de l’autorité à laquelle on se réfère : la culture, les coutumes et les bonnes mœurs ; la religion, relative à chacune et qui émane des textes de référence ; le droit et la légalité qui sont alors relatifs au lieu géographique, pays ou État, dans le cadre duquel les lois s’appliquent. Ces différentes formalisations ne sont pas nécessairement concordantes puisque les religions ne définissent pas systématiquement tout ce qui tient de l’inceste, pas plus que le droit. Par exemple en droit français c’est l’abus sexuel sur mineur qui était pris en compte, aggravé lorsqu’il s’agit d’une « personne ayant autorité », mais indépendamment des liens de parenté jusqu’à une nouvelle loi de 2016. À l’échelle individuelle, l’inceste est étudié en psychologie selon de multiples approches, allant de la recherche de cause de pathologie psychique comme l’a fait Freud dans sa théorie de la séduction en 1896, jusqu’à la conceptualisation d’un mécanisme incestuel qui « édicte comme tabou non pas l’inceste mais la vérité sur l’inceste » comme le formalise Racamier.

De nombreux cas à travers l’histoire

Tout au long de l’histoire du monde, des cas d’inceste ont été recensés. Ramsès II aurait eu des enfants avec au moins deux de ses filles. Selon une étude génétique réalisée entre 2007 et 2009, Toutankhamon serait le fils d’Akhenaton et de l’une de ses sœurs. À Rome, l’empereur Néron a supposément eu des relations incestueuses avec sa mère Agrippine. La marquise de Brinvilliers a été abusée sexuellement par ses frères. Cet acte, ainsi que le viol qu’elle a subi dans son adolescence par son professeur, aura de lourds impacts sur sa vie, puisqu’elle deviendra la plus célèbre des empoisonneuses sous le règne de Louis XIV et déclenchera l’affaire des poisons. Barbara Daly Baekeland, mondaine américaine célèbre pour sa grande beauté, fut assassinée par son fils Antony en 1972 à Londres. Celle-ci n’acceptait pas l’homosexualité du jeune homme et le contraignait à avoir des rapports sexuels avec des prostituées qu’elle lui payait. Comme cela ne suffisait visiblement pas pour le détourner de son attirance pour les hommes, elle le força alors à faire l’amour avec elle à partir de l’année 1968. Antony, déjà diagnostiqué schizophrène et en crise avec sa mère qu’il avait menacée à plusieurs reprises avec un couteau lors de disputes, la poignarda alors à mort quatre ans plus tard. De plus, plusieurs célébrités furent accusées d’inceste par le membre de leur famille qui aurait subi des relations sexuelles contraintes. Malheureusement, la plupart du temps, ces accusations se firent des années après la mort des intéressés. Cela ne permet pas d’avoir de preuves tangibles concernant leurs allégations. Citons par exemple John Phillips, chanteur américain des Mamas & The Papas, qui aurait eu des relations sexuelles avec sa fille Mackenzie Phillips la veille de son mariage avec Jeff Sessler, en 1979, à l’âge de 19 ans afin de la contraindre à renoncer à cette union qu’il n’approuvait pas. Mackenzie ne parle toutefois pas de viol d’autant plus que la relation incestueuse aurait perduré par la suite ; l’acteur allemand Klaus Kinski, célèbre autant pour ses films d’auteur que pour ses colères noires lors de tournages et de conférences de presse, est accusé de viol en 2013 — soit plus de vingt ans après sa mort — par sa fille aînée, Pola Kinski, qu’elle accuse dans son autobiographie d’avoir abusé d’elle durant toute son enfance et adolescence. Les actrices américaines Rita Hayworth, Clara Bow ainsi que l’écrivaine britannique Virginia Woolf auraient également selon leurs biographies, été abusées durant leur enfance par de proches parents.

Des chiffres effrayants

Une personne sur dix. Selon un sondage Ipsos datant de novembre 2020 pour l’association Face à l’inceste, un dixième des Français déclare avoir été victime d’inceste, soit 6,7 millions de personnes, dont 78% de femmes. Cela représente deux ou trois enfants dans chaque classe de chaque établissement scolaire, soulignait récemment la journaliste Charlotte Pudlowski dans son podcast consacré au sujet. Les chiffres donnent le vertige.

L’inceste désigne les viols et les agressions sexuelles commises sur un mineur par un ascendant « si cette personne a sur la victime une autorité de droit ou de fait ». Cela inclut donc les conjoints concubins ou pacsés de ces adultes ainsi que le tuteur ou la personne ayant l’autorité parentale. L’inscription du terme « inceste » dans le Code pénal remonte seulement à 2016, même si la loi sanctionnait déjà les relations sexuelles au sein de la famille. Le crime de viol sur mineur, a, depuis 2018, un nouveau délai de prescription : trente ans à compter de la majorité de la victime, contre vingt auparavant. 

En 2018, plus de 7 000 plaintes ont été déposées pour des faits d’inceste. Si la parole se libère, le nombre de plaintes déposées est loin de refléter l’ampleur du phénomène. En 2018, 7 260 plaintes pour des violences sexuelles intrafamiliales (soit plus d’un tiers des plaintes pour violences sexuelles) ont été enregistrées par les services de police et de gendarmerie, selon les données du service de statistiques du ministère de l’Intérieur (SSMSI). L’Observatoire national de la délinquance et de la réponse pénale a également publié des données en décembre dernier. Ces chiffres révélés englobent uniquement les cas qui ont pu être caractérisés comme incestueux dès le dépôt de plainte. Après enquête, d’autres cas ont fini par être également caractérisés comme tels. Sur les 4 341 cas enregistrés entre 2016 et 2018, 53% des victimes étaient des enfants de moins de 4 ans et dans 95% des affaires, les agresseurs étaient des hommes, de tout âge et de toute catégorie socio-professionnelle.

Selon Face à l’inceste, la hausse des chiffres est sous-évaluée notamment à cause du silence autour de ce sujet. Pour lutter contre un tabou, il faut commencer par le nommer. Or on entend très rarement le terme « inceste », préférant bien trop souvent la formulation «pédo-criminelle ou pédophile ».

Une parole pendant longtemps ignorée

Prendre la parole pour dénoncer l’inceste est une étape que beaucoup de victimes ne franchissent pas. « En moyenne, une victime met seize ans pour parler », assure la présidente de l’association. Le problème ? Même une fois que la parole arrive à se libérer et que la personne arrive à courageusement dénoncer les faits, dans la plupart des cas, elle n’est pas entendue ou pire, elle est poussée à se taire et ne pas faire de vague dans la famille concernée. « Dans  84 %  des cas, on demande aux enfants qui parlent de se taire », explique Face à l’inceste. Par conséquent, ils sont condamnés à rester dans le foyer dans lequel ils subissent l’inceste. Ce silence forcé crée des conséquences psychologiques graves pour la victime. En effet, pas assez de subir les sévices, il faut en plus que ces victimes vivent avec le fait que leur entourage ne les soutienne pas, ne les protège pas. Dans leur construction personnelle, comment se sentir en sécurité, alors que les proches censés les protéger, font la sourde oreille face à un danger physique et psychologique grave, voire même cautionnent ces actes ? L’enfant victime d’inceste se trouve pris dans la nécessité d’accepter de répondre positivement à son abuseur, d’annihiler ses propres émotions et l’intensité des affects qui l’assaillent. En effet, face à ce monstre si familier, l’enfant ne prend pas la fuite, mais reste paralysé. De fait, le membre de la sphère familiale est capable de s’introduire dans le psychisme de l’enfant, de le cliver sans le faire mourir, de le soumettre sans le tuer, de le déposséder de lui-même sans qu’extérieurement rien n’en transparaisse. Ce silence aura longtemps été la seule réponse reçue par ceux qui dénonçaient ces faits d’inceste. D’ailleurs l’intérêt pour les séquelles des traumatismes à long terme d’abus sexuels intrafamiliaux ne s’est exprimé que dans le dernier quart du 20ème siècle. Au 19ème siècle, les seules descriptions d’abus sexuels perpétrés sur des enfants sont à retrouver dans les archives judiciaires ou médicales. Il n’existe pas de témoignage de personnes abusées. Si, à certaines périodes, l’intérêt pour les séquelles de traumatismes extérieurs renaît, c’est parce que les victimes s’organisent pour que des mesures soient prises au niveau politique. Au 20ème siècle, certains moments-clés ont aidé à la compréhension des séquelles du traumatisme mais ces périodes de grand intérêt ont souvent été suivies de périodes de déni. Il faut relever trois moments importants : les études sur l’hystérie, la première guerre mondiale et le féminisme.

Une parole qui commence à se faire entendre

Bien que la prise de parole par les victimes soit encore délicate, le mouvement #Metooinceste en a encouragé certaines à se déclarer. A l’image des femmes victimes de violences et harcèlements sexuels avec le mouvement #MeToo, les victimes d’inceste commencent à sortir de l’ombre de la honte. « J’avais 5 ans. En une soirée, ce frère de ma mère a bouleversé ma candeur (…) En une seconde j’avais 100 ans », rapportait une internaute sur Twitter. « Je jouais aux Lego. Il est venu dans mon dos. C’en a été fini de grandir. J’avais cessé de vivre », témoignait un autre. « La première fois, j’avais 3 ans, mon cousin avait 14 ans. Effroi. Trauma à vie et amnésie pendant des années », confiait encore un troisième. Et les témoignages se comptent par dizaines.

À 45 ans, la fille de Bernard Kouchner a publié La familia grande parce qu’elle ne pouvait plus se taire. En écrivant que son frère jumeau était abusé sexuellement par son beau-père, le soir au coucher, elle a provoqué l’onde de choc de ce qui est déjà appelé couramment l’affaire Duhamel. Pendant des années, pourtant, elle n’a « rien compris » de ce qu’il se passait dans la chambre d’à côté. Parce qu’elle était sous emprise. Sous emprise, la réalisatrice Andréa Bescond l’a été longtemps, elle aussi. Violée dès l’âge de 9 ans par un ami de ses parents. Elle en a fait une pièce de théâtre puis un film, Les Chatouilles, en 2018. Toutes les deux, elles ont eu le courage de briser le lourd silence des années plus tard, faisant fi du tabou, de l’omerta et du regard, redoutable, de leur propre mère. Depuis lors, la parole des politiques se délie. En effet, politologue, Olivier Duhamel a côtoyé, de façon personnelle de nombreuses personnalités politiques, qui n’ont rien vu ou qui n’ont rien voulu voir de l’homme qu’il aurait réellement été (il a été conseiller de Daniel Mayer et Robert Badinter, membre du comité consultatif pour la révision de la Constitution présidé par Georges Vedel et du Comité de réflexion et de proposition sur la modernisation et le rééquilibrage des institutions présidé par Édouard Balladur mais également député européen socialiste). Depuis le 8 janvier 2021, le producteur de télévision Gérard Louvin est également visé par une plainte de son neveu qui l’accuse de « complicité de viols sur mineur de moins de 15 ans par ascendant ». Le mari du célèbre producteur de télévision est quant à lui accusé de « viols sur mineur de moins de 15 ans par ascendant ». Les faits se seraient produits régulièrement au domicile du couple entre les 10 ans et les 14 ans de la victime. 

Que fait le droit face à l’inceste ?

Dans le droit pénal français contemporain, l’inceste est indirectement sanctionné comme circonstance aggravante des infractions sexuelles (viol, agression sexuelle, atteinte sexuelle sur mineur de 15 ans), lorsque l’auteur est un ascendant ou une personne ayant autorité sur la victime. S’il n’est plus un crime spécifique, comme dans l’ancien droit, c’est que la loi contemporaine punit avant tout l’atteinte au consentement. Cependant, dans la pratique judiciaire, l’atteinte au consentement s’avère particulièrement complexe et difficile à prouver. Cette question a été au cœur des débats ayant entouré la loi de répression sur l’inceste (en 2010 et 2016) et celle contre les violences sexuelles et sexistes (en 2018). Emmanuel Macron s’est exprimé sur le sujet le 23 janvier dernier. « On est là. On vous écoute. On vous croit. Et vous ne serez plus jamais seules », a déclaré Emmanuel Macron aux victimes des violences sexuelles sur mineurs, dans une vidéo postée sur son compte. « La honte aujourd’hui change de camp », a ajouté le chef de l’État, en se félicitant que « la parole, partout en France, se libère » et que « le silence construit par les criminels et les lâchetés successives, enfin, explose ». « Ces témoignages, ces paroles, ces cris, plus personne ne peut les ignorer. Contre les violences sexuelles faites à nos enfants, c’est aujourd’hui à nous d’agir », a poursuivi le locataire de l’Élysée. En outre, « il nous faut adapter notre droit pour mieux protéger les enfants victimes d’inceste et de violences sexuelles », a-t-il précisé, en indiquant avoir demandé au garde des Sceaux, Éric Dupond-Moretti, et au secrétaire d’État à l’Enfance et aux Familles, Adrien Taquet, « de mener une consultation qui devra déboucher rapidement sur des propositions ». De plus, le Sénat a voté une proposition de loi visant à créer un nouveau crime sexuel pour protéger les mineurs de moins de 13 ans, enrichie en dernière minute par des mesures spécifiques à la lutte contre l’inceste. Ce vote suscite des critiques sur les réseaux sociaux, car il n’irait pas assez loin. Poser «un interdit sociétal clair». Adoptée à l’unanimité, ce texte de la sénatrice centriste Annick Billon, pose le principe selon lequel les enfants sous ce seuil d’âge n’auront plus à justifier qu’ils n’étaient pas consentants à des relations sexuelles avec un majeur. Le texte allonge également le délai de prescription pour non-dénonciation de violences sexuelles sur un mineur. Pour mieux prendre en compte le caractère souvent tardif de la révélation de ces affaires, l’amendement prévoit de porter le délai de prescription à dix ans, à compter de la majorité de la victime, en cas de délit et à vingt ans en cas de crime. Le débat devrait rebondir dans les prochaines semaines car le texte du Sénat est le premier d’une série de propositions pour renforcer les mesures sanctionnant les violences sexuelles sur les mineurs.

Le travail de libération de la parole et de protection des victimes est encore long mais les mentalités évoluent. Avec le travail indispensable des associations, les personnes ayant subi l’inceste sortent de l’ombre et libèrent leur parole.

« Inceste est le nom de cet étranger qui est si particulièrement familier » Sandrine Fillassier (Auteure Francophone)

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