Posted on: 3 février 2021 Posted by: manonquenehen Comments: 0

Aung San Suu Kyi, cheffe de facto de l’État birman a été, selon la Ligue nationale pour la démocratie (LND), placée en détention par l’armée. Le parti de la « Dame de Rangoun » était sorti victorieux des élections de novembre, depuis remises en cause par les militaires. Retour sur l’histoire complexe de ce pays et sur les raisons qui ont menées à ce coup d’État, vivement critiqué par la communauté internationale.

La Birmanie, un pays marqué par les dictatures

La Birmanie est un pays d’Asie du Sud-Est continentale ayant une frontière commune avec la Chine au nord-nord-est, le Laos à l’est, la Thaïlande au sud-sud-est, le Bangladesh à l’ouest et l’Inde au nord-nord-ouest. La partie méridionale a une façade sur la mer d’Andaman orientée vers le sud et l’ouest et la partie septentrionale s’ouvre sur le golfe du Bengale à l’ouest-sud-ouest, avec environ 2 000 kilomètres de côtes au total.

Le pays a connu, depuis 1962, une série de dictatures militaires. De 1988 à 2011, la Birmanie a été officiellement dirigée par le Conseil d’État pour la paix et le développement. Cette junte a officiellement laissé la place en 2011 à un pouvoir civil dirigé par l’un de ses anciens membres, mais le poids de la hiérarchie militaire reste prépondérant dans les faits. La relative libéralisation du pays, qui s’est confirmée depuis, a conduit l’Union européenne et les États-Unis à suspendre ou lever en avril et septembre 2012 l’embargo qu’ils imposaient au pays depuis les années 1990, exception faite des ventes d’armes. L’année 2015 signe alors la victoire de la Ligue nationale pour la démocratie (NDL), parti d’Aung San Suu Kyi. Htin Kyaw, devient alors président de la Birmanie le 15 mars 2016, alors qu’elle-même accède le 6 avril au poste de « ministre du conseil d’État », équivalent de premier ministre. Toutefois 25 % des sièges de députés sont occupés par des militaires non élus. Le 28 mars 2018, Win Myint devient le nouveau président, après la démission de Htin Kyaw pour raisons de santé.

A noter qu’en français, « Birmans » qualifie tous les citoyens du pays (en anglais : Burmese), qu’ils soient Birmans ethniquement issus de l’ancien royaume de Birmanie (en anglais : Burman) ou des territoires rattachés à celui-ci par l’occupant britannique.

Un pays à l’histoire complexe

L’histoire de la Birmanie est ancienne et complexe. Elle se déroule à l’intérieur des frontières actuelles du pays mais implique aussi les peuples des États voisins, sur les territoires actuels de la république populaire de Chine, de l’Inde et du Bangladesh, du Laos et de la Thaïlande, ainsi que les puissances coloniales : Portugal, France et surtout Royaume-Uni.

L’occupation humaine de la région remonte au moins à 11 000 ans. La première civilisation connue est celle des Môns, arrivés dans la région vers le 3ème millénaire av. J.-C. Mélangeant leur culture et celle de l’Inde, ils dominent le sud du pays du 6ème jusque vers le milieu du 19ème siècle (culture de Dvâravatî). C’est de cette époque que datent les débuts du bouddhisme en Birmanie. Les Indiens leur communiquèrent leur écriture et le sanskrit ainsi que le pali. Les Môns sont refoulés vers le sud par les Pyus, peuple descendu du nord vers le 7ème siècle et qui établit plusieurs cités-États dans le centre du pays. Durant cette période, la Birmanie est sur la route commerciale entre la Chine et l’Inde. Le saccage de la capitale des Pyus par le royaume de Nanzhao au milieu du 9ème siècle, marque la fin de leur domination.

Les Birmans commencent également à s’infiltrer dans la région. En 849, ils prennent le relais des Pyus en fondant un royaume puissant, centré autour de la ville de Pagan (ou Bagan). Un de leurs rois, Anawrahta (1044-1077), unifie la Birmanie et fonde le premier Empire birman (royaume de Pagan) en 1057. Ses successeurs consolident le royaume : au milieu du 12ème siècle, l’essentiel de l’Asie du Sud-Est continentale est sous la domination du royaume de Pagan ou de l’empire khmer. Le royaume de Pagan s’affaiblit lentement : il est finalement détruit par les Mongols en 1287. L’unité de la Birmanie se défait alors rapidement.

Durant deux siècles, la Birmanie est divisée entre les Birmans en Haute-Birmanie (Royaume d’Ava) et les Môns en Basse-Birmanie (Royaume de Pégou). C’est, pour le pays, une période de relative stabilité et d’épanouissement intellectuel et religieux.

En 1535, le roi Tabinshwehti réunifie la Birmanie et fonde le deuxième Empire birman (dynastie Taungû, 1535-1752). Cet empire est presque constamment en guerre contre le royaume d’Ayutthaya, dans l’actuelle Thaïlande. C’est aussi le moment où les Européens commencent à vouloir s’implanter dans la région. Face à des révoltes et des incursions portugaises, la dynastie Taungû se replie sur la Birmanie centrale. Elle réunifie à nouveau le pays en 1613 et repousse définitivement les tentatives de conquête portugaise. Mais la révolte des Môns du sud du pays, encouragée par les Français d’Inde, affaiblit le royaume qui s’effondre finalement en 1752.

Le troisième Empire birman est fondé presque immédiatement par le roi Alaungpaya. La dynastie Konbaung (1752-1885) mène une politique expansionniste, lançant des campagnes contre Manipur, l’Arakan, l’Assam et le Royaume d’Ayutthaya, auquel l’Empire birman arrache le Tenasserim. Elle repousse aussi des incursions de la Dynastie Qing et affermit son contrôle sur les régions limitrophes avec la Chine. La Birmanie lui doit ses frontières actuelles.

Cependant la conquête de l’Assam en 1824 met l’Empire birman face aux intérêts britanniques en Inde. La première des Guerres anglo-birmanes (1824-1826) se termine par une victoire britannique et la Birmanie perd toutes ses conquêtes récentes par le traité de Yandabo. Les Britanniques, convoitant ses ressources naturelles et voulant s’assurer d’une route pour Singapour, provoquent ensuite une deuxième guerre anglo-birmane en 1852, qui leur permet d’annexer toute la Basse-Birmanie. En dépit des efforts du roi Mindon (1853-1878) pour moderniser le pays, celui-ci ne résiste pas à une troisième agression britannique : le 1er janvier 1886, la Reine Victoria reçoit la Birmanie comme cadeau de nouvel an.

Le pays entre dans le Raj britannique, puis constitue une colonie britannique distincte à partir de 1937. Envahie par l’Empire du Japon au début 1942, la Birmanie est jusqu’en 1945 le théâtre de combats entre Alliés et Japonais. L’homme politique indépendantiste Ba Maw dirige un gouvernement pro-japonais entre août 1943 et mars 1945.

Après la fin de la Seconde Guerre mondiale, la voie est tracée vers l’indépendance, sous la conduite du général Aung San. En dépit de l’assassinat de ce dernier le 19 juillet 1947, le pays devient indépendant et quitte le Commonwealth le 4 janvier 1948. Le premier ministre U Nu instaure alors une démocratie parlementaire.

Des insurrections se déclarent rapidement, soutenues par le Parti communiste chinois, mais la situation reste à peu près sous contrôle jusqu’au coup d’État militaire du général Ne Win en 1962. Celui-ci dirige le pays d’une main de fer pendant vingt-six ans, introduisant des réformes socialistes brutales, tout en restant dans le camp des non-alignés.

En 1988, un important mouvement de protestation populaire permet à un groupe de généraux de renverser Ne Win et d’établir une nouvelle junte militaire, le Conseil d’État pour la restauration de la Loi et de l’Ordre. En 1990, ils organisent des élections libres, remportées à plus de 80 % par la Ligue nationale pour la démocratie d’Aung San Suu Kyi, fille d’Aung San et futur prix Nobel de la paix (1991). Les élections sont annulées et Aung San Suu Kyi, assignée à résidence.

En 1995, la Birmanie devient membre de l’Organisation mondiale du commerce et en 1997 de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN). Le pouvoir est alors partagé entre le président Than Shwe et Maung Aye, chef des armées. C’est ainsi qu’ils ont réussi à évincer leur rival Khin Nyunt, chef des services de renseignement des armées, en 2004. Le 7 novembre 2005, la capitale est transférée de Rangoun à Naypyidaw, dans le centre du pays. Cette dernière est, à cette époque, considérée comme « plus sûre ».

La junte résiste ensuite aux graves évènements de septembre 2007 (qui a fait plusieurs centaines de morts) et à la catastrophe provoquée par le cyclone Nargis en mai 2008 (plus de 130 000 morts et un million de sinistrés). Aung San Suu Kyi est finalement libérée le 13 novembre 2010 et le nouveau président Thein Sein, élu officiellement le 30 mars 2011. Celui-ci engage alors une politique d’ouverture et de libéralisation. Les années suivantes ont été néanmoins marquées par de graves incidents dans les provinces, notamment en Arakan où les Rohingyas, de religion musulmane, se voient toujours refuser la nationalité birmane et sont victimes de graves persécutions longtemps passées sous silence par la communauté internationale. Cette répression est attisée par le mouvement 969, organisation bouddhiste ouvertement islamophobe menée par le moine Ashin Wirathu. D’autres rébellions ethniques existent comme celle des Wa largement soutenus par la Chine.

Aux élections législatives de novembre 2015, la Ligue nationale pour la démocratie (NDL) d’Aung San Suu Kyi remporte une écrasante victoire sur le Parti de l’union, de la solidarité et du développement (USDP) du président Thein Sein. Htin Kyaw, un proche d’Aung San Suu Kyi, va ensuite lui succéder le 15 mars 2016. C’est alors le premier président civil du pays après des années de dictature militaire. Elle-même devient le 6 avril « ministre du conseil d’État », nouvelle fonction qui s’apparente à un premier ministre. Tous deux entendent désormais poursuivre la transition démocratique pacifique. Toutefois, cette ambition est contrecarrée par la Constitution de 2008, qui permet à l’Armée (Tatmadaw) de conserver un pouvoir politique considérable : les ministres de la défense, de l’intérieur et des affaires frontalières sont nommés par le chef d’état-major des armées et 25 % des sièges du Parlement sont réservés à ses membres, ce qui rend impossible toute modification de la Constitution, puisque tout amendement nécessite plus de 75 % des votes de l’Assemblée Nationale. Le 28 mars 2018, Win Myint succède à Htin Kyaw qui démissionne pour raisons de santé.

Une zone politiquement instable de façon historique

La Birmanie est membre de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) et aurait dû en prendre la présidence en 2006 si la pression de la communauté internationale n’avait réussi à éviter cette embarrassante situation.

Régime autoritaire, la Birmanie a été dirigée par une dictature militaire marxiste après le coup d’État de 1962. Le régime a été dominé de 1962 à 1988 par Ne Win, qui a occupé les postes de premier ministre, chef de l’État, et chef du parti unique de l’époque, le Parti du programme socialiste birman. La démission de Ne Win lors des évènements de 1988 a été suivie par la prise de pouvoir par une junte militaire, le Conseil d’État pour la restauration de la loi et de l’ordre, qui a pris en 1997 le nom de Conseil d’État pour la paix et le développement. Le travail forcé est une pratique courante. Les organisations internationales des droits de l’homme classent la Birmanie parmi les pires pays du monde en matière de libertés publiques : la liberté de la presse et les droits de l’homme n’existent pas, le pouvoir judiciaire n’est pas indépendant de l’exécutif et les partis d’opposition sont interdits.

Après l’indépendance avec l’Angleterre, la Tatmadaw (l’armée nationale) était la seule institution assez forte pour imposer son autorité sur un pays divisé.

Dotée d’un budget représentant environ 50 % du PNB, l’armée, forte de 400 000 hommes, n’a pourtant pas d’ennemi extérieur déclaré, malgré des tensions récurrentes avec la Thaïlande, qui conduisirent à des escarmouches à la frontière entre les deux pays. En plus de la protection extérieure, son rôle est de contrôler la population et elle participe à des missions de maintien de l’ordre et de répression au même titre que la police.

Le parti d’opposition mené par Aung San Suu Kyi (la Ligue nationale pour la démocratie ou NLD) a remporté les élections législatives en mai 1990, à la surprise de la junte militaire, qui espérait légitimer ainsi son pouvoir. Celle-ci a alors invalidé les élections. Le NLD lutte pour le retour de la démocratie dans le pays.

En 1996, l’affaire Nichols marque une nouvelle étape dans la dégradation de la situation des droits de l’homme et des relations de la Birmanie avec la communauté internationale. James Leander Nichols, proche d’Aung San Suu Kyi, était consul honoraire du Danemark, de la Finlande, de la Norvège et de la Suisse. Malgré les protestations de ces quatre États et de l’Union européenne, son arrestation arbitraire, sa détention dans de mauvaises conditions et sa mort en prison n’ont pas donné lieu à des réactions birmanes. Les autorités birmanes ont d’ailleurs également refusé qu’il fasse l’objet d’une autopsie indépendante.

Le 18 octobre 2004, le Premier ministre, le général Khin Nyunt, a été « autorisé à prendre sa retraite pour raisons de santé » et assigné à résidence. Il a été remplacé par Soe Win, un « dur » tenu pour responsable de l’embuscade contre le convoi d’Aung San Suu Kyi en mai 2003. Khin Nyunt premier ministre depuis août 2003, supervisait les services secrets birmans depuis plus de vingt ans et était considéré comme un modéré. Son opposant au sein de la junte, le général Maung Aye, réputé très dur, qui occupait jusqu’alors les fonctions de vice-président du Conseil d’État pour la paix et le développement, est également chef d’état-major. Il est en concurrence pour le pouvoir avec le général Than Shwe, président de la junte et commandant en chef des forces armées.

La junte a une position ambiguë envers l’opposante Aung San Suu Kyi, qui, suite à l’obtention de son prix Nobel de la paix en 1991, est très populaire dans le monde. Sa popularité et son statut de fille du héros national Aung San lui procurent une certaine protection, alors que la junte voudrait pouvoir se débarrasser de cette épine dans le pied. Face à ce dilemme, la junte la place alors à plusieurs reprises en résidence surveillée. Le 4 mai 2009, un américain, John Yettaw, gagne sa résidence en traversant un lac à la nage. Il est hébergé pendant deux jours par Aung San Suu Kyi, entraînant leur arrestation et leur jugement. Aung San Suu Kyi est condamnée le 11 août 2009 à 18 mois d’assignation à résidence, à la suite d’un décret de Than Shwe réduisant la peine initiale de moitié. Ce jugement très controversé, la rendait inéligible pour les élections de 2010. Le 13 novembre, quelques jours après celles-ci, elle a été finalement libérée. La politique mise en place par les généraux occasionne des migrations massives de certaines minorités, comme les Karens par exemple, vers la Thaïlande.

Les sanctions économiques prises contre le régime militaire birman par la communauté internationale, dont les États-Unis, la Malaisie et les pays de l’Union européenne, n’ont eu que peu d’effet. Ceci est dû, en grande partie, à l’inventivité des collaborateurs de la Junte, comme à la volonté de nombreux pays asiatiques soucieux de continuer à promouvoir les échanges économiques avec la Birmanie et notamment au vu des profits générés par les investissements dans l’extraction des ressources naturelles du pays. Cependant, ces sanctions ont eu pour effet de mettre au chômage plus de 100 000 personnes, du jour au lendemain, alors qu’elles travaillaient auparavant dans les usines textiles qui commençaient à émerger dans le pays. Beaucoup des jeunes filles qui travaillaient dans ce secteur sont allées grossir les rangs des prostituées de la capitale. Les sanctions semblent donc plus contribuer à un appauvrissement de la population qu’à une démocratisation du pays.

Dans la même logique que les sanctions, de nombreuses voix se sont élevées contre les sociétés comme Total investissant dans le pays et contre les voyageurs qui font fonctionner l’industrie du tourisme. Selon les démocrates, l’entrée de devises étrangères aiderait le gouvernement actuel et contribuerait à la généralisation du travail forcé.

Parallèlement, en 2008, la junte a proposé au référendum la mise en place d’une Constitution, avec comme objectif, à terme, de démocratiser la vie publique, via la mise en place d’élections législatives. Malgré les protestations de l’opposition appelant à rejeter le texte qu’elle considérait comme une mascarade, les résultats officiels du référendum permettent l’adoption de cette constitution, et des élections législatives se tiennent en 2012 et en 2015. Ces dernières voient la victoire éclatante du parti d’Aung San Suu Kyi, la Ligue nationale pour la démocratie sur le Parti de l’union, de la solidarité et du développement (USDP) du président Thein Sein, en place jusqu’à l’élection du futur président au début de 2016. Elle-même devient le 6 avril « ministre du conseil d’État », nouvelle fonction qui s’apparente à un premier ministre. Aung San Suu Kyi annonce alors une transition progressive vers la démocratie. En 2016, celle-ci ne pouvant être nommée présidente en raison d’une règle sur mesure de la Constitution de 2008, c’est la candidature d’un de ses proches, Htin Kyaw, qui est proposée au Parlement. Au terme du processus parlementaire celui-ci est nommé président de Birmanie le 15 mars 2016 et Aung San Suu Kyi, tout en conservant les ministères des Affaires étrangères et de l’Éducation, devient le 6 avril « conseiller pour l’État », nouvelle fonction qui s’apparente à la création d’un premier ministre. Cette décision, votée par les deux chambres et signée par le président, a provoqué de vives protestations chez les représentants militaires qui dénoncent une concentration des pouvoirs exécutif et législatif dans les mains d’une seule personne, en violation de l’article 11 de la constitution.

En mars 2018, Htin Kyaw se retire pour raisons de santé. C’est Win Myint, âgé de 66 ans, membre de la LND, proche lui-aussi d’Aung San Suu Kyi qui lui succède. Il annonce sa volonté « d’amender la Constitution afin de construire une union démocratique fédérale » et Aung San lui exprime alors son soutien. Le lundi 1 février 2021, l’AFP informe qu’Aung San Suu Kyi a été arrêtée par l’armée qui déclare l’état d’urgence pour un an. Plusieurs hauts représentants de la Ligue nationale pour la démocratie ont également été interpellés, ce lundi à l’aube. Les militaires ont nommé un général président par intérim.

Qui est réellement Aung San Suu Kyi ?

Daw Aung San Suu Kyi, née le 19 juin 1945 à Rangoun, est une femme d’État birmane, figure de l’opposition non-violente à la dictature militaire de son pays. Elle est lauréate du prix Nobel de la paix en 1991.

Elle est la fille du partisan de l’indépendance birmane Aung San, qui est assassiné alors qu’elle n’a que deux ans. En 1988, elle co-fonde et devient secrétaire générale de la Ligue nationale pour la démocratie (LND), un parti politique opposé à la junte militaire au pouvoir. En 1990, le gouvernement militaire annule les élections législatives, remportées par la LND, et place Aung San Suu Kyi en résidence surveillée. Durant son enfermement, celle-ci bénéficie d’un important soutien international et se voit attribuer le prix Nobel de la paix. Elle est libérée en 2010.

Élue députée à l’issue des élections partielles de 2012, elle mène son parti à la victoire aux législatives de 2015, organisées plus librement que les précédentes. L’année suivante, alors qu’une disposition constitutionnelle l’empêche de devenir présidente de la République, elle est nommée ministre des Affaires étrangères, conseillère spéciale de l’État et porte-parole de la Présidence, sa position étant celle d’un chef de gouvernement de facto. Bien que la Birmanie ait entamé une transition démocratique, le gouvernement auquel elle participe doit encore et toujours composer avec une armée toujours très puissante.

À partir de 2016, elle fait l’objet de critiques à travers le monde en raison de son attitude durant les exactions de l’armée birmane envers les Rohingyas, groupe ethnique de confession musulmane.

De Lady, madone de la démocratie mondiale à complice d’un génocide

En 2017 l’armée (avec laquelle Aung San Suu Kyi partage le pouvoir), se déchaîne contre la minorité musulmane des Rohingyas. Exécutions sommaires, viols, incendies : plus de 750 000 personnes fuient le pays pour s’entasser dans d’immenses camps de fortune de l’autre côté de la frontière, au Bangladesh.

L’ONU parle de « nettoyage ethnique », de « génocide », mais Aung San Suu Kyi se tait. Pire, en novembre 2019 elle viendra même en personne défendre son pays devant la Cour pénale internationale, persuadée qu’une alliance ou, a minima, un compromis avec les militaires est nécessaire pour conduire sans heurts son pays sur le long chemin de la démocratie… et surtout de lui permettre de rester aux commandes. L’armée demeure en effet toute-puissante en Birmanie. Aung San Suu Kyi, qui demande régulièrement « de la patience » à ses partisans, n’est dotée que d’un pouvoir réduit.

Un silence mal venu

Face à cette inaction, le Parlement européen a donc tranché de manière symbolique : le prix Sakharov ne pouvant pas lui être retiré, parce qu’il récompense son engagement à un moment précis, la dame de Rangoon est exclue de la communauté des lauréats. Ce n’est pas la première fois qu’Aung San Suu Kyi paye son indifférence envers le sort des Rohingyas : ses anciens amis ou alliés ont depuis longtemps pris leurs distances, à l’image d’autres prix Nobel de la paix comme le Dalaï Lama. On ne compte plus les villes et les universités qui décrochent son portrait ou lui retirent des médailles. En 2018, le Canada a même pris la décision de lui retirer sa citoyenneté d’honneur.

Les aveux accablants de militaires

Tout ceci arrive au moment où d’anciens militaires birmans sont passés aux aveux. En effet, au même moment, deux ex-soldats ont avoué avoir tué, à eux seuls, 180 personnes dont des femmes et des enfants. C’était en 2017 et les ordres selon eux étaient très clairs : « Tuer tous les Rohingyas qu’ils rencontraient ». Une parole évidemment contestée par l’armée, qui assure que ces aveux ont été obtenus sous la contrainte. Mais ces témoins clés pourraient être entendus par la justice internationale.

Une charge de plus contre le silence coupable d’Aung San Suu Kyi, qui toutefois n’entache en rien sa popularité en Birmanie, où la majorité de la population reste antimusulmane et où soutenir les Rohingyas serait politiquement suicidaire…

Un coup d’Etat par l’armée

Depuis plusieurs semaines, l’inquiétude grandissait. Ce lundi 1er février, Aung Sann Suu Kyi a été « arrêtée » par l’armée birmane, selon le parti de la prix Nobel de la Paix à la tête, dans les faits, du gouvernement du pays. « Nous avons entendu dire qu’elle est détenue à Naypyidaw, nous supposons que l’armée est en train d’organiser un coup d’État », a déclaré Myo Nyunt, le porte-parole de la Ligue nationale pour la démocratie (LND). Le président Win Myint, quant à lui, a également été arrêté. Dans les heures qui ont suivi, l’armée s’est emparée de l’hôtel de ville de Rangoun. Cinq camions étaient déployés dans l’enceinte de la mairie tandis que des soldats refoulaient les personnes à l’entrée. Les militaires ont également proclamé un état d’urgence d’un an et nommé Myint Swe, qui dirigeait le puissant commandement militaire de Rangoun et actuel vice-président de Birmanie, au poste de président par intérim. Cette décision doit préserver la « stabilité » de l’État, ont-ils déclaré sur la chaîne de télévision de l’armée NAME.

Le contrôle « législatif, administratif et judiciaire » revient à Min Aung Hlaing, considéré comme l’homme le plus puissant du pays, qui concentre désormais quasiment tous les pouvoirs.

De manière concomitante, l’accès à Internet a été perturbé dans le pays. « Les données du réseau en temps réel montrent que la connectivité nationale est tombée à 75 % des niveaux ordinaires à partir de 3 heures du matin, heure locale », a relevé l’ONG spécialisée, Netblocks. Les communications téléphoniques étaient également compromises, notamment vers et depuis la capitale.

Quelques heures après son arrestation, la dirigeante birmane a exhorté la population à « ne pas accepter » ce putsch militaire, d’après une lettre diffusée sur les réseaux sociaux par son parti.

Une remise en cause des élections

Ces actions surviennent alors que les députés devaient se réunir au Parlement pour la première fois après les législatives de novembre. Depuis plusieurs semaines, les militaires dénonçaient une dizaine de millions de cas de fraude dans le cadre des élections. La LND, au pouvoir depuis 2015, avait largement remporté le scrutin. Les militaires exigeaient que la commission électorale gouvernementale publie la liste des électeurs à des fins de vérifications, demande qui n’a pas été suivie d’effets.

La semaine dernière, le porte-parole de l’armée, le major général Zaw Min Tun, dénonçait donc des élections qui « n’ont pas été libres, ni justes ». Le général Min Aung Hlaing avait quant à lui déclaré que la Constitution pouvait être « révoquée ». Plus d’une dizaine d’ambassades, dont celle des États-Unis et la délégation de l’Union Européenne, avaient alors déclaré s’opposer « à toute tentative de modifier le résultat des élections ou d’entraver la transition démocratique en Birmanie ».

L’armée promet de nouvelles élections

L’armée birmane a promis de nouvelles élections une fois que l’état d’urgence d’un an proclamé à la suite de son coup d’État serait écoulé. « Nous mettrons en place une véritable démocratie multipartite », ont déclaré les militaires dans un communiqué publié sur leur page Facebook, ajoutant que le pouvoir sera transféré après « la tenue d’élections générales libres et équitables ». 

La communauté internationale condamne ce coup d’État

Les élections législatives constituaient le deuxième scrutin de ce type après la fin de la dictature militaire dans le pays, en 2011. Depuis l’indépendance du pays en 1948, celui-ci a connu deux coups d’État, en 1962 et 1988. Figure de l’opposition face à la dictature militaire, critiquée à l’international pour sa gestion de la minorité rohingya, Aung San Suu Kyi reste soutenue par une part importante de la population.

Dans la nuit de dimanche à lundi, l’Australie a réclamé sa libération, accusant l’armée de « chercher une fois de plus à prendre le contrôle » de la Birmanie. « Les États-Unis s’opposent à toute tentative de modification des résultats des récentes élections ou d’entrave à une transition démocratique en Birmanie et vont agir contre les responsables si ces mesures ne sont pas abandonnées », a également fait savoir la porte-parole de la Maison Blanche, Jen Psaki, par un communiqué. Le secrétaire d’État américain, Antony Blinken, a appelé de son côté l’armée birmane « à libérer tous les responsables du gouvernement ainsi que les dirigeants de la société civile et à respecter la volonté du peuple de Birmanie telle qu’exprimée lors des élections démocratiques du 8 novembre ».

Le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, a condamné « fermement » dans un communiqué dimanche soir l’arrestation par l’armée d’Aung San Suu Kyi, ainsi que celle d’autres dirigeants politiques. Avec « la déclaration du transfert de tous les pouvoirs législatifs, exécutifs et judiciaires aux militaires », « ces développements portent un coup dur aux réformes démocratiques en Birmanie », a-t-il ajouté.

Depuis, les appels à la désobéissance civile se sont multipliés dans le pays, émanant notamment de médecins et de travailleurs du secteur de la santé. Un groupe nommé « Le mouvement de désobéissance civile » a d’ailleurs été lancé sur Facebook et comptait déjà quelque 150 000 abonnés. « Honte à l’armée », « les militaires sont des voleurs », pouvait-on lire sur cette page.

Le Conseil de sécurité de l’ONU s’est réuni en urgence et à huis clos mais ses membres n’ont pas réussi à se mettre d’accord sur un texte commun. Des négociations sont toujours en cours, selon un diplomate sous le couvert de l’anonymat. Pour être adoptée, cette déclaration commune nécessite le soutien de la Chine, qui exerce un droit de veto en tant que membre permanent du Conseil de sécurité. Or, Pékin reste le principal soutien de la Birmanie aux Nations unies. Lors de la crise des Rohingya, la Chine avait contrecarré toute initiative au Conseil de sécurité, estimant que le conflit avec la minorité musulmane relevait des seules affaires intérieures birmanes.

« Dictature : un régime où l’opinion publique ne peut s’exprimer qu’en privé » Walter Winchell (journaliste, orateur et acteur américain)

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