Posted on: 17 mars 2021 Posted by: manonquenehen Comments: 0

Un conflit armé a éclaté le 4 novembre entre le gouvernement et le Front de libération du peuple du Tigré, plongeant la région du nord du pays dans une crise humanitaire, qui implique les États voisins. Explications d’un conflit qui passe inaperçu dans les médias, éclipsé par la crise sanitaire.

Depuis le 4 novembre en Ethiopie, le petit Etat régional du Tigré est plongé dans un conflit qui oppose le gouvernement fédéral du premier ministre Abiy Ahmed, Prix Nobel de la paix 2019, et le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF). La zone, située à 700 kilomètres au nord de la capitale, Addis-Abeba, et qui compte 6 millions d’habitants, est depuis coupée du monde.

Après avoir annoncé, le 28 novembre dernier, la prise de Makalé, capitale du Tigré, à la suite de violents combats, le gouvernement éthiopien a déclaré ouvrir la voie aux ONG, empêchées jusqu’à lors de se rendre sur place. Mais l’accès est très compliqué pour les organisations humanitaires, qui dénombrent des centaines de morts et près de 50 000 réfugiés au Soudan voisin. Un déplacement de population sans précédent depuis deux décennies, selon les Nations unies. La communauté internationale craint que le conflit ne s’enlise et ne déstabilise toute la Corne de l’Afrique.

Qu’est-ce que le Tigré ?

Le Tigré (ou Tigray) est l’une des dix régions d’Ethiopie, située à l’extrémité nord du pays, à la frontière du Soudan et de l’Erythrée. Grande comme l’Autriche, elle est peuplée par plus de 5 millions d’habitants, appartenant presque exclusivement au peuple tigréen. Cette ethnie, également présente en Erythrée (où elle représente 50 % de la population), possède sa propre langue et sa propre culture.

L’Ethiopie fonctionne comme un État fédéral et chacune de ses régions, fondées principalement sur les origines ethniques de ses habitants, jouit d’une très forte autonomie. Le Tigré possède ainsi son propre gouvernement et son propre système judiciaire. La région vit principalement de l’agriculture mais aussi de l’industrie du bâtiment, en plein essor dans le pays.

Quelle est la source de ce nouveau conflit ?

Selon le gouvernement éthiopien, c’est l’attaque par des forces du Tigré, le 3 novembre, de plusieurs positions de l’armée fédérale qui expliquerait sa violente réplique, estimant que les autorités tigréennes ont franchi « la dernière ligne rouge » après une série de provocations.

Du point de vue du Tigré, les hostilités ont été lancées dans la nuit du 3 au 4 novembre dernier. L’armée fédérale éthiopienne aurait lancé un assaut aéroterrestre contre la région dissidente du Tigré (nord) dont des miliciens auraient attaqué deux bases militaires fédérales. Le TPLF contredit cette version et accuse le Premier ministre d’avoir inventé cette histoire pour justifier son intervention militaire.

De plus, et pour défier le pouvoir en place, le Tigré a décidé d’organiser ses propres élections, en septembre dernier. Et cela, malgré la décision du pouvoir fédéral de repousser toutes les élections en raison de la pandémie de coronavirus. Depuis, le Premier ministre Abyi Ahmed considère illégal le gouvernement régional du Tigré. Le parlement éthiopien a voté le 7 novembre dernier la révocation du parlement régional et de l’exécutif du Tigré.

Un conflit bien plus profond

Les tensions entre le gouvernement fédéral et les dirigeants de la minorité tigréenne ne datent pas d’hier. Les relations entre le Tigré et le pouvoir central ont commencé à se dégrader en 2018, après l’élection d’Abyi Ahmed au poste de Premier ministre. Ce dernier a voulu intégrer les principales ethnies du pays à son parti politique et aux instances dirigeantes. Son élection a marqué la fin de la prédominance du Front de libération du peuple du Tigré (TPLF), au sein de la coalition au pouvoir depuis 1991.

En effet, les tigréens, qui représentent 6 % de la population éthiopienne mais qui jouissaient d’une très grande influence dans les institutions centrales, ont alors reproché au chef du gouvernement, issu de l’ethnie des Oromos (la plus importante du pays), de ne pas leur donner la part de pouvoir qui, selon eux, leur revenait de droit. Le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed aurait alors progressivement marginalisé la minorité tigréenne depuis son arrivée au pouvoir.

M. Abiy a rapidement expulsé de nombreuses personnes nommées par le TPLF des institutions fédérales et transformé la coalition en Parti de la prospérité, auquel le Front a refusé de se joindre. Cette décision va à l’encontre des discours de campagne, avec un accent sur l’unité nationale, qui ont largement contribué à le faire élire.

Un conflit opaque

Lundi 7 décembre, le gouvernement éthiopien a annoncé la fin de l’offensive militaire de ses troupes. Dans les faits, la situation est toute autre. En effet, plus d’un mois après le déclenchement du conflit, la province du Tigré reste prise au piège des combats et commence à manquer de tout. Dans cette région du nord de l’Ethiopie, où vivent 6 millions d’habitants, il reste difficile de se rendre compte de l’ampleur des violences, car très peu d’informations parviennent aux yeux du monde, toutes les routes et communications ayant été coupées.

L’administrateur provisoire du Tigré, Mulu Nega, nommé par le pouvoir central, a de son côté déclaré que la paix était revenue dans la région. Un scénario bien éloigné des scènes que les personnes en fuite vers le Soudan subissent. Les réfugiés tigréens évoquent des persécutions et des scènes de massacre, ainsi que la présence de troupes érythréennes pour renforcer l’action de l’Ethiopie.

Les Etats-Unis ont jugé « crédibles » et « graves » les informations sur la présence de troupes érythréennes au Tigré. Une rumeur qui inquiète également la communauté internationale car l’Ethiopie et l’Erythrée ont été en guerre pendant près de cinquante ans et n’ont trouvé la paix qu’en 2018 après l’élection d’Abiy Ahmed.

Un conflit qui pourrait s’étendre ?

Si les tigréens représentent 96 % de la population de la région, les observateurs internationaux craignent que le conflit ne serve à couvrir des crimes contre les minorités ethniques, ce qui pourrait déboucher sur des affrontements avec l’ethnie rivale des Amharas, qui occupe une région à son nom au sud du Tigré. Plusieurs roquettes ont d’ailleurs été tirées sur leur territoire car le FLPT leur reproche de servir de base arrière à l’armée fédérale.

Le conflit pourrait aussi dépasser le cadre de l’Ethiopie et impliquer son voisin, l’Erythrée. Les deux pays ont depuis des décennies des relations exécrables et se sont même déjà fait une guerre (1998-2000) à l’issue de laquelle aucune paix n’avait été signée. Depuis son arrivée au pouvoir, Abiy Ahmed a activement œuvré à la réconciliation et a permis, en 2018, la signature d’un traité normalisant les relations entre les deux pays, ce qui lui a valu le prix Nobel de la Paix en 2019 .

Mais les observateurs craignent que ces efforts du pouvoir éthiopien soient remis en question car des roquettes ont également été tirées sur l’Erythrée, certaines atteignant même la capitale Asmara. Des tirs probablement organisés par les rebelles tigréens qui pourraient raviver les tensions entre les deux pays.

Un conflit révélateur d’échec pour Abiy Ahmed ?

C’est un échec humanitaire, institutionnel et ce conflit le dessert politiquement. Militairement, sa position ne semble pas plus assise puisque le conflit se poursuit. Mais, face à l’escalade et à un dialogue rompu, le Premier ministre Abiy Ahmed n’avait pas beaucoup de choix et devait réagir pour ne pas donner d’idées à d’autres régions.

Étonnamment, le reste de la population l’a plutôt soutenu, car une partie d’entre elle garde une dent contre les Tigréens, qui ont profité de leurs 27 ans au pouvoir pour prospérer.

Le risque, désormais, c’est l’enlisement. Abiy Ahmed veut continuer à dissimuler la guerre, tout en conservant une marge de négociation en offrant l’accès humanitaire.

Une situation humanitaire qui inquiète

Le Tigré est privé d’aide et de tout approvisionnement depuis que le Premier ministre y a envoyé, le 4 novembre dernier, l’armée fédérale pour chasser les dirigeants de la région. « Il est extrêmement compliqué de déterminer le nombre de blessés et de morts », indique un représentant de l’ONG Amnesty International. « La situation humanitaire y est très inquiétante ».

Le secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, a annoncé, mercredi 9 décembre, qu’un accord avait été trouvé entre l’ONU et l’Ethiopie, qui avait longuement empêché l’accès aux ONG malgré la pression internationale. Il vise à organiser des missions conjointes d’évaluation au Tigré afin d’acheminer de l’aide humanitaire. Cet accord permettra « de s’assurer qu’il y a un total accès à l’ensemble du territoire et une pleine capacité à débuter des opérations humanitaires fondées sur des besoins réels et sans aucune discrimination possible », a ajouté Antonio Guterres.

Près de 50 000 personnes ont fui les combats pour se réfugier au Soudan voisin et ont été réinstallées dans des camps, notamment celui d’Um Rakuba, à environ 70 km de la frontière. Beaucoup d’autres restent également autour d’un point de transit de réfugiés à Hamdayet, dans l’espoir de rentrer chez eux ou de retrouver leur famille une fois qu’ils seront en sécurité. « Ce rythme des arrivées de réfugiés éthiopiens au Soudan n’a jamais été vu au cours des deux dernières décennies », assure l’Agence des Nations unies pour les réfugiés.

Depuis le 10 novembre, près de 4 000 femmes, hommes et enfants traversent la frontière par jour, ce qui accable rapidement la capacité d’intervention humanitaire sur le terrain.

Que fait la communauté internationale ?

Le conflit risquant d’empirer, le Conseil de sécurité de l’ONU a tenu, le 24 novembre dernier, une première réunion sur le cas du Tigré, mais n’a pas su se mettre d’accord sur une déclaration commune. Le secrétaire général des Nations unies Antonio Guterres, les Etats-Unis et l’Union européenne ont, de leur côté, appelé au dialogue et à la fin des combats.

Ce blocage vient du fait que les pays africains veulent privilégier une concertation régionale. L’Union africaine a ainsi dépêché sur place le 25 novembre trois anciens chefs d’État pour entamer la médiation : le mozambicain Joaquim Chissano, la libérienne Ellen Johnson Sirleaf et le sud-Africain Kgalema Motlanthe.

Convaincre le pouvoir éthiopien est difficile, Abiy Ahmed ayant appelé les puissances étrangères à ne pas s’immiscer dans les affaires internes de son pays : « Nous enjoignons respectueusement la communauté internationale à s’abstenir de tout acte malvenu et illicite d’interférence et à respecter les principes fondamentaux de non-intervention contenus dans le droit international », a-t-il indiqué.

Pour sa part, le chef de la diplomatie américaine, Antony Blinken, a dénoncé pour la première fois, mercredi 10 mars, des « actes de nettoyage ethnique » au Tigré. Lors d’une audition parlementaire, il a estimé que les forces sur place devaient « s’abstenir de violer les droits humains des habitants du Tigré ou de commettre des actes de nettoyage ethnique comme nous en avons constaté dans le Tigré occidental ».

La haute commissaire de l’ONU aux droits humains, Michelle Bachelet, a accusé la semaine dernière l’armée érythréenne d’atrocités au Tigré et a demandé une « enquête objective et indépendante », après avoir « corroboré de graves violations » susceptibles de constituer « des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité ». Des organisations indépendantes de défense des droits humains ont également fait état d’accusations similaires.

Enfin, le secrétaire d’État a également réclamé, mercredi, un accès humanitaire sans entrave dans la région. « Le premier ministre Abiy était un dirigeant qui suscitait l’enthousiasme et qui a gagné le prix Nobel de la paix. Maintenant il doit réagir et faire en sorte que son propre peuple, au Tigré, reçoive la protection dont il a besoin et qu’il mérite », a-t-il insisté. Il a évoqué la nomination « dans les prochaines semaines » d’un émissaire américain pour la Corne de l’Afrique, qui aura comme priorité la crise éthiopienne mais aussi la dispute entre l’Ethiopie, le Soudan et l’Egypte au sujet du méga-barrage sur le Nil construit par Addis-Abeba.

« Notre système politique, nos mœurs politiques sont fondées sur le conflit » Michel Winock (historien français)

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