Posted on: 30 mars 2021 Posted by: manonquenehen Comments: 0

Rien ne va plus entre l’Europe et la Chine. Après l’annonce de sanctions à l’encontre de quatre hauts fonctionnaires chinois responsables de la répression de la minorité ouïghoure au Xinjiang, la réponse de Pékin a été très virulente : dix européens (eurodéputés et représentants de centres de recherche notamment) et quatre organisations ont été sanctionnés. Depuis, c’est à un ballet de convocations d’ambassadeurs que se livrent les chancelleries.

Après la guerre froide, en 1997, la France et la Chine ont établi un partenariat stratégique global qui allait dans le sens d’un renforcement des échanges aussi bien culturels, économiques que diplomatiques. … Le déficit commercial entre les deux pays en défaveur de la France s’est accru ces dernières années.

Un peu d’histoire

Après la Seconde Guerre mondiale

Dès 1958, les propos du général de Gaulle laissent entendre clairement que la France compte mener une politique indépendante, correspondant de fait à un non-alignement. À l’automne 1963, en plein conflit sino-soviétique, le pouvoir gaulliste envoie officieusement Edgar Faure en mission d’information à Pékin. La France établit alors un dialogue diplomatique avec la République populaire de Chine à l’initiative de de Gaulle le 27 janvier 1964. Geste audacieux à l’époque, cela est apprécié par les autorités chinoises et a été la base d’un dialogue constructif.

À la faveur de l’établissement de ces relations diplomatiques, Jean Pasqualini, un ressortissant franco-chinois, prisonnier des Laogai en Chine est libéré en 1964. Il sera l’auteur de Prisonnier de Mao. Sept ans dans un camp de travail en Chine.

Les deux pays établissent ensuite des relations dans l’industrie aéronautique et de défense à partir des années 1970. La France fournissant entre autres des sonars à la marine chinoise à partir de 1974 puis des hélicoptères dont les dérivés sont toujours en service dans les années 2010.

En septembre 1973, le président français Georges Pompidou, fait un voyage en Chine, où il rencontre le président Mao Zedong, puis le premier ministre chinois, Zhou Enlai qui avait fait ses études en France. Il voyage à Datong (Grottes de Yungang), Hangzhou et Shanghai. Zhou Enlai fait un discours sur le respect mutuel des deux nations.

Après les manifestations de la place Tian’anmen en 1989 et alors que peu de portes s’ouvrent pour accueillir les fugitifs, le consul général de France Jean-Pierre Montagne participe à l’opération Yellow Bird et « décide de réagir humainement selon sa conscience, avec le soutien du gouvernement français au plus haut niveau ». De juin 1989 à février 1990, 150 dissidents pourront rejoindre Hong Kong puis se réfugieront en France. Roland Dumas, ministre français des Affaires Étrangères de l’époque, indique dans le documentaire Opération Yellow Bird que des fonds secrets du quai d’Orsay ont été débloqués afin d’assurer l’accueil des réfugiés.

Après la guerre froide

En 1997, la France et la Chine établissent un partenariat stratégique global qui va dans le sens d’un renforcement des échanges aussi bien culturels, économiques que diplomatiques. Pour commémorer l’établissement en 1964 du dialogue diplomatique, le président chinois Hu Jintao s’est rendu en visite d’État en France en janvier 2004, année qui fut déclarée « année de la Chine en France ».

D’un point de vue économique, la France est le troisième partenaire européen de la Chine, après l’Allemagne et la Grande-Bretagne. Les exportations françaises en Chine atteignent une proportion de 3,1 %.

Le déficit commercial entre les deux pays en défaveur de la France s’est accru ces dernières années. Le déficit commercial de la Chine avec l’Union européenne s’est également creusé de façon importante, atteignant 100 milliards d’euros sur les 8 premiers mois de 2006.

Le 26 novembre 2008, la Chine a reporté un sommet Union européenne-Chine en raison de la rencontre prévue le 6 décembre 2008 en Pologne entre Nicolas Sarkozy et le Dalaï-Lama, entraînant des critiques du gouvernement français par le gouvernement chinois.

Selon François Godement, spécialiste de la politique extérieure de la Chine basé à Sciences Po, la décision chinoise était calculée, et visait l’Europe à travers la France, l’Europe étant incapable d’adopter une attitude commune à l’égard de la question tibétaine.

À la suite de l’annulation du sommet Union européenne-Chine, José Manuel Barroso a plaidé pour l’unité de l’Europe. Vers la même date, l’exécution par la Chine de Wo Weihan, un scientifique accusé d’espionnage, a entraîné l’indignation de la plupart des pays européens, permettant à la France de ne pas être isolée sur la question des droits de l’Homme en Chine à cette période.

François Hollande est en avril 2013 le premier chef d’État européen reçu en visite officielle par le nouveau président chinois Xi Jinping pour renouer des relations dégradées après les manifestations pro-tibétaines à Paris lors du relais de la flamme olympique 2008, alors que la France affiche un déficit commercial de 26 milliards d’euros, soit 40 % de son déficit global, et ne représente que 1,27 % du marché chinois, contre 5,33 % pour l’Allemagne.

Le 4 janvier 2018, Emmanuel Macron offre le cheval Vésuve de Brekka, appartenant jusqu’alors à la Garde républicaine, à Xi Jinping. Toujours en 2018, la France demande la fermeture des camps d’internement du Xinjiang supposés enfermer un million de musulmans ouïghours et kazakhs.

Le 25 mars 2019 un accord est signé entre l’entreprise aérienne chinoise CASC et Airbus, lors de la visite du président chinois Xi Jinping en France. Cet accord consiste en l’achat de 290 Airbus A320 et 10 Airbus A350 XWB. Le Palais de l’Élysée affirme une valeur de contrat avoisinant les 30 milliards d’euros. « La conclusion d’un grand contrat pour Airbus est une avancée importante et un excellent signal (…) de la force des échanges », évoque Emmanuel Macron sur la relation entre la France et la Chine.

La visite du président chinois Xi Jinping en Italie et en France va, selon Yves Carmona et Minh Pahm, préfigurer le futur. La Chine est le futur grand bénéficiaire du nouvel ordre économique mondial. En 2050, la Chine sera numéro un, devant l’Inde et les États-Unis, à condition, bien sûr, que la guerre n’ai pas, entre-temps, démoli ces projections en actionnant le « piège de Thucydide » : un conflit entre la puissance montante, la Chine, et la puissance confirmée que sont les États-Unis.

Cela fait déjà plusieurs décennies que la Chine et les États-Unis s’opposent sur trois fronts, sans déclaration de guerre. Le premier front est bien visible en mer de Chine du Sud où circule environ un tiers du trafic maritime mondial. La Chine y montre ses prétentions sur une stratégie d’exclusion de zone : travaux massifs de remblayage depuis 2014, conduisant à la création d’une série d’îlots à la place de hauts fonds submersibles et leur équipement en pistes d’atterrissage, facilités portuaires et capacités militaires défensives et offensives.

En effet, Washington, se plaint du profit commercial que la Chine tire de ses échanges et souhaite également que Pékin mette fin à ses pratiques qui sont jugées déloyales : le transfert forcé de technologies, le « vol » de propriété intellectuelle, le piratage informatique, ainsi que les aides accordées aux entreprises publiques pour en faire des cracks nationaux.

Des relations historiques mises à mal

Quelques heures après l’annonce des sanctions européennes, l’ambassadeur de l’Union européenne à Pékin, Nicolas Chapuis, a été convoqué en pleine nuit au ministère des Affaires étrangères pour se faire sermonner par le numéro 2 de la diplomatie chinoise.

« La Chine exhorte l’UE à reconnaître la gravité de son erreur, à la corriger et à mettre fin à la confrontation, afin de ne pas causer davantage de dommages aux relations sino-européennes », lui a signifié le vice-ministre des Affaires étrangères Qin Gang. Quelques heures plus tard, le ministre des Affaires étrangères Wang Yi montait au créneau pour dénoncer les « mensonges » d’une « minorité de puissances occidentales » cherchant à s’« ingérer dans les affaires intérieures de la Chine ».

Des propos « inacceptables »

En Europe, ce sont les ambassadeurs chinois en France, en Belgique et en Allemagne qui ont été convoqués. Côté français, le ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian a dénoncé des propos « inacceptables » du premier diplomate chinois en France, après que celui-ci s’en était pris sur Twitter au chercheur français Antoine Bondaz, en le qualifiant entre autres de « hyène folle » et de « petite frappe ». À Berlin, l’ambassadeur était convoqué en urgence pour demander l’annulation des sanctions qui frappent dix ressortissants européens.

Le ministère français des Affaires étrangères a réagi, indiquant à l’ambassadeur que « l’insulte, l’invective, la menace contre des parlementaires, des chercheurs » sont des « méthodes d’intimidation inacceptables ». Il avait convoqué Lu Shaye lundi, mais celui-ci ne s’y était pas rendu, au motif que son emploi du temps ne le permettait pas.

« Le problème d’agenda, je n’y crois pas trop et ça ne marche pas dans ce sens-là », a répondu mardi Clément Beaune, secrétaire d’Etat aux Affaires européennes, sur France info. « Ni la France ni l’Europe ne sont des paillassons. Quand on est convoqué, quand on est ambassadeur, on se rend à une convocation au ministère des Affaires étrangères ».

Une agressivité assumée

La confrontation entre la Chine et l’Occident est de plus en plus visible. La première rencontre sino-américaine avec l’administration Biden a été glaciale en Alaska. Depuis, Pékin a fait face à des sanctions de l’UE mais aussi du Royaume-Uni, du Canada et des États-Unis. Comme devant les diplomates américains, la Chine bombe le torse, réplique que ces démocraties n’ont pas de leçon à donner en matière de droits de l’Homme. 

« Les voix de ces pays ne représentent pas l’opinion publique internationale », a taclé Hua Chunying, la porte-parole du ministère des Affaires étrangères chinois, notant que tous ces pays ne représentaient « que » 11 % de la population mondiale. 

Dans un tweet daté du 22 mars, l’ambassade de Chine en France indiquait d’ailleurs que « voir la diplomatie chinoise devenir une diplomatie d’« agneaux » qui encaisse les attaques sans broncher (est une) époque bel et bien révolue ».

« La Chine n’accepte pas cette façon déraisonnable de certains pays européens de convoquer ses ambassadeurs », a fait savoir sa porte-parole des Affaires étrangères. « Les Européens s’autorisent à diffamer et à attaquer les autres et imposent arbitrairement des sanctions fondées sur de fausses informations et des mensonges, mais ils refusent de laisser la Chine répliquer et riposter ». « C’est du deux poids, deux mesures, un exemple d’intimidation et d’hypocrisie », a-t-elle poursuivi.

Une réponse que la chercheuse Camille Brugier, spécialiste des questions chinoises à l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire, analyse dans Le Parisien comme « une politique de statut qui se joue là ». « La Chine considère comme très offensant, voire humiliant, que l’Union européenne et la France, petite institution et petit pays à ses yeux, lui fassent la morale ». Une question d’ego et une façon de montrer les muscles, donc, à l’heure où l’immense pays de près d’1,4 milliard d’habitants cherche à ce que son influence diplomatique devienne aussi large que sa puissance économique.

Washington affiche sa volonté d’un front uni face à Pékin

« Aux yeux de Pékin, un chinois vaut visiblement bien plus qu’un européen ! », observe malicieusement un diplomate européen à Pékin en constatant que quatre chinois ont été sanctionnés, contre dix européens. « La Chine assume son agressivité mais se trompe en sous-estimant la force des démocraties occidentales », poursuite cette source. 

Une colère qui monte au Parlement européen

De façon notable, Pékin s’est abstenu de sanctionner des personnalités du monde des affaires. Mais la question est désormais dans tous les esprits : dans un contexte aussi dégradé, l’accord UE-Chine sur l’investissement bouclé à la fin décembre va-t-il pouvoir recevoir l’approbation des eurodéputés ? A noter qu’une réunion qui devait être consacrée au sujet, au Parlement européen, a été annulée et que les représentants de l’institution ont multiplié les déclarations de fermeté devant la Chine. 

Un diplomate européen veut croire que « l’accord sur l’investissement est un sujet circonscrit à l’économie et ne doit pas être mélangé à la question des droits de l’Homme, qui se traite par d’autres canaux ». Dans les milieux d’affaires, on pointe volontiers le fait que Washington ne s’est pas embarrassé de ce genre de considérations éthiques lorsqu’a été signé l’accord de « phase 1 » avec Pékin. Pas sûr que l’argument suffise à convaincre des Eurodéputés qui viennent de voir plusieurs des leurs se faire interdire de territoire chinois pour avoir exercé leur liberté d’expression.

« La Chine a établi des partenariats sous différentes formes avec 97 pays et organisations internationales. On peut dire que notre cercle d’amis ne cesse de s’élargir » Wang Yi (ministre chinois des Affaires étrangères)

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