Posted on: 2 avril 2021 Posted by: manonquenehen Comments: 0

À l’approche de la fête de Pâques, dans un quartier populaire du sud de Rome, des badauds restent captivés devant la vitrine d’une pâtisserie où de somptueux œufs multicolores s’alignent sur d’élégants présentoirs dignes d’une joaillerie de luxe.

Chaque œuf de Pâques en chocolat est sculpté en hommage à un artiste choisi par le maître des lieux, Walter Musco. Ce romain de 47 ans sanglé dans sa veste immaculée déambule avec nonchalance au milieu de ses créations : deux personnages de Keith Haring s’agitent sous un cœur, un œuf jaune tournesol est orné d’incisions comme les toiles du peintre argentin Lucio Fontana, une colombe s’est échappée d’une photo de l’Américain Robert Mapplethorpe.

Pâques, ce n’est pas qu’une histoire de chocolat

Avant d’être un prétexte pour manger du chocolat, Pâques est surtout l’une des plus grandes fêtes chrétiennes. La fête célèbre la résurrection de Jésus-Christ, deux jours après sa crucifixion. Beaucoup plus tard, le 8 mars 1886, une loi prolongera la fête. Le lundi de Pâques deviendra un jour férié.

Concrètement c’est quoi Pâques ?

À ce mot évocateur, chacun pense à une sorte de basculement, au passage d’un hiver toujours trop long vers des jours plus cléments et lumineux. La nature retrouve des traits plus joyeux, les bourgeons éclosent, les pâquerettes, bien nommées, égaient les jardins publics et les prairies, « tout exulte et chante ».

Cette perception commune de Pâques comme un passage est loin d’être erronée ou naïve. La manière de fixer la date de la fête est directement corrélée à l’arrivée du printemps. La Pâque juive, Pessah, est célébrée le 14 du mois de Nissan, celui du printemps naissant et des prémices. Les Pâques chrétiennes, elles, le sont depuis les Pères de l’Église « le dimanche qui suit le 14ème jour de la Lune qui atteint cet âge le 21 mars ou immédiatement après ». Les deux religions bibliques ont donc choisi de célébrer une solennité liée à l’arrivée des beaux jours. Les juifs donnent d’ailleurs à Pessah un sens double. La Pâque inaugure sept jours de célébration de la germination, qui précèdent de sept semaines la fête des moissons.

Le passage des cultures de la mort à la vie est néanmoins corrélé à un autre passage, unique. On fait à Pessah mémoire du passage des juifs de l’Égypte, terre d’esclavage sous la férule de Pharaon, à la terre promise, celle où « ruissellent le lait et le miel ». Cet exode libérateur, durant lequel fut donnée la loi par Moïse, est commémoré chaque année autour d’un agneau rôti aux herbes amères et d’un pain sans levain, le repas dont la Bible raconte que Dieu avait prescrit de le manger bâton à la main, en hâte, pour échapper plus promptement aux Égyptiens.

Il y a un peu moins de 2000 ans, la fête de la Pâque allait prendre une signification nouvelle. Tandis que Jérusalem était en festive effervescence, Jésus de Nazareth était condamné, après un procès inique auquel prirent part tant les grands prêtres que les autorités romaines, à une crucifixion infamante. C’était le vendredi saint. La veille, l’Écriture raconte qu’il avait laissé comme un testament à ses apôtres en leur lavant les pieds et en partageant un même pain et une même coupe en signe de don total. Le Christ, que les chrétiens croient être le Fils de Dieu, décidait donc d’aller librement vers une condamnation et une mort certaines, par amour des hommes. Plutôt que de se défendre face à l’accusation de blasphème, il s’exposait aux calomnies, aux insultes et aux coups.

La Cène, le dernier repas du Christ, tout comme la Passion n’ont, depuis, cessé de nourrir notre imaginaire collectif. Qui n’a pas en tête, dans nos contrées, au moins la Cène de Léonard de Vinci ou quelque calvaire au bord d’une route? Tous ces témoignages artistiques, littéraires, ou même cinématographiques, ne sont que de modestes indicateurs de la puissance de ce récit pour quiconque le prend au sérieux. Que l’on croie ou non à la nature divine du Christ, ces pages peuvent être lues comme l’archétype de la condamnation injuste à laquelle on répond par la miséricorde, comme le délitement absolu de la logique de l’escalade de la haine et de la vengeance.

Il n’en reste pas moins que les chrétiens ne fêtent pas une Pâque juive inversée, de la vie vers la mort, fût-ce par amour. Le passage du Christ, plus de mille ans après celui de la mer rouge à pieds secs, est pour les croyants celui de la mort à la vie. La résurrection du Christ, fêtée le dimanche de Pâques, est la conclusion des trois jours saints, considérée par les chrétiens comme le commencement d’une histoire nouvelle et la pierre d’angle de leur foi.

Pourquoi des œufs et de l’agneau ?

Au Moyen-Âge, la fête de Pâques arrivait après une période de jeûne de quarante jours. Il était formellement interdit de manger des sucreries ou des œufs. L’œuf est devenu ensuite le grand symbole de cet événement. La tradition veut que les cloches, parties à Rome le jeudi saint, reviennent chargées d’œufs. L’agneau symbolise, quant à lui, le passage de Jésus de la mort à la vie.

Les cloches de Pâques

Les cloches, qui se taisent du jeudi soir à la nuit du samedi au dimanche, en signe de deuil, retentissent à nouveau. Elles sont de retour de Rome, dit la tradition populaire, pour distribuer des œufs. Simple légende enfantine ? Que nenni ! Symboles très anciens de la fécondité et de la vie, ils sont utilisés dans l’iconographie chrétienne, dès le haut Moyen-Âge, comme image de la résurrection et, quelques siècles plus tard, naît la coutume de s’offrir des œufs à Pâques après quarante jours de privations. Encore très populaire, la prodigieuse chasse aux œufs, même dans le plus modeste bout de jardin public, ramènera ainsi, cette année encore, les familles quelque part entre l’Égypte et Jérusalem…

Comment le chocolat est-il devenu une star ?

Le phénomène remonte au 19ème siècle selon La Croix. À cette époque, le cacao et le chocolat se démocratisent. Les chocolatiers maîtrisent mieux cet ingrédient et l’intègrent dans des moules en forme d’œuf. Depuis, la vente de chocolat explose chaque année. Selon l’association européenne du chocolat, Caobisco, 12 500 tonnes de chocolat auraient été vendus en 2011.

Des œufs transformés en œuvres d’art

« L’idée est très simple: j’éprouve une grande passion pour l’art, et ensuite j’ai élargi mon champ d’action à la littérature, à la musique et au cinéma », explique Walter dans un entretien avec l’AFP à l’occasion d’une exposition de ses plus belles réalisations avant les fêtes de Pâques.

« Tous les artistes figurant dans cette exposition représentent dix années de production. Ce sont les plus représentatifs et ceux qui me plaisent le plus. Il y a beaucoup d’artistes italiens (…) et au niveau international, il y a surtout le pop art: Keith Haring, Roy Lichtenstein… ». Mais aussi un œuf revêtu d’une robe rouge velours inspiré du styliste Azzedine Alaïa.

Pour s’offrir un œuf de cet acabit, il faut compter de 150 à 400 euros. « Certains œufs sont rapides à réaliser, d’autres en revanche nécessitent plusieurs jours pour les mener à terme », justifie Walter.

À ces prix-là, on n’est pas obligé de les manger! « L’important est de les conserver dans des endroits où la température n’est pas trop élevée, donc pas au-dessus d’une cheminée ou d’un radiateur, ou près d’une fenêtre exposée au soleil. Il n’y a pas de problème jusqu’à 26-27 degrés ».

Un artiste « Autodidacte »

Les œufs exposés sont tous en vente, à part quelques-uns qui font partie des collections privées de vieux clients qui les ont achetés mais jamais mangés.

Pour l’instant, pas de vente en ligne pour ces œufs uniques car « il est très difficile de les expédier en raison de leur fragilité ».

Walter utilise un chocolat noir 55% d’origine française pour ses œufs entièrement réalisés de façon artisanale. « Tous les colorants sont alimentaires et sont mélangés à du beurre de cacao dans des proportions précises », précise-t-il.

Dans le laboratoire situé au sous-sol de sa pâtisserie du quartier de Tor Marancia, Walter se prête volontiers à une démonstration : armé d’un couteau chauffé à blanc et concentré comme un chirurgien devant sa table d’opération, il dessine d’un geste sûr dans la coque en chocolat des entailles nettes à la manière de Fontana, artiste italo-argentin du XXe siècle, connu pour ses toiles monochromes lacérées.

Comment Walter est-il arrivé à produire ces œufs d’exception? « Je suis autodidacte. J’avais une galerie d’art il y a de nombreuses années. Je vendais principalement de l’art africain, du sud-est asiatique, d’Océanie, des Aborigènes et d’Australie. Puis m’est venue la passion pour cet autre forme d’art plus eurocentrée », glisse-t-il dans un sourire qui fait pétiller ses yeux bleu perçant.

Pour choisir ses inspirations, il se concentre sur « tout ce qui est abstrait et pas évident à comprendre mais qui a un fort impact émotionnel ». À terme, il voudrait « continuer à réaliser ces œufs en collaboration avec des acteurs du monde de l’art. C’est un moyen pour échanger des opinions et des idées, et donc évoluer! ».

« À Pâques, le chasseur tua le lapin de Pâques ! Quelle cloche ! » Didier Hallépée (écrivain français, auteur de livres techniques et de livres animaliers)

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