Posted on: 7 avril 2021 Posted by: manonquenehen Comments: 0

Polémique en Algérie. Une enquête a été ouverte après la diffusion sur les réseaux sociaux de vidéos dans lesquelles des policiers sont accusés d’avoir « maltraité » un adolescent, après son arrestation samedi à Alger, lors d’une manifestation anti-régime du Hirak, a annoncé la police ce dimanche.

Les forces de l’ordre qui ont interrogé le jeune homme sont accusées, par la famille de celui-ci, de violences sexuelles. Des ONG demandent toute la vérité sur l’audition de cet adolescent, après une manifestation anti-régime.

« Après la diffusion d’une vidéo sur les réseaux sociaux dans laquelle ses auteurs prétendent qu’un mineur aurait été maltraité dans un commissariat d’Alger, les services de la sûreté de la wilaya (préfecture) ont informé le procureur de la République, qui a aussitôt ordonné l’ouverture d’une enquête », a précisé la police dans un communiqué, expliquant que cette enquête visait à « s’enquérir de la véracité des affirmations contenues dans cette vidéo ».

Le garçon de 15 ans, qui a été interrogé « en présence de sa mère » concernant des accusations « d’attroupement sur la voie publique », a été « examiné par un médecin légiste avant d’être remis en liberté », a précisé cette source.

Vingt manifestants arrêtés samedi à Alger étaient toujours en garde à vue dimanche et devaient être présentés lundi au parquet d’Alger.

Qu’est-ce l’Hirak ?

Le Hirak désigne une série de manifestations sporadiques qui ont lieu depuis le 16 février 2019 en Algérie pour protester dans un premier temps contre la candidature d’Abdelaziz Bouteflika à un cinquième mandat présidentiel, puis contre son projet, également contesté par l’armée, de se maintenir au pouvoir à l’issue de son quatrième mandat dans le cadre d’une transition et de la mise en œuvre de réformes. Par la suite, les protestataires réclament la mise en place d’une Deuxième République, et le départ des dignitaires du régime, notamment parce que ceux-ci organisent le prochain scrutin avec les candidatures de caciques du régime, ce qui mène à l’élection de l’ancien Premier ministre Abdelmadjid Tebboune, lui-même contesté par les manifestants.

D’une ampleur inédite depuis des décennies, ces manifestations, qui ont essentiellement lieu les vendredis et mardis (pour les étudiants), conduisent Bouteflika à démissionner le 2 avril 2019, après la défection de l’Armée nationale populaire, qui s’opposait au projet de Bouteflika de se maintenir au pouvoir au-delà de son mandat dans le cadre d’une transition et de réformes. Celui-ci est remplacé par intérim par Abdelkader Bensalah.

Les manifestants continuent cependant à se mobiliser afin d’obtenir la mise en place d’une transition et la nomination d’un président et d’un gouvernement de consensus, ce que rejette l’armée, arguant que cette proposition serait inconstitutionnelle et source d’instabilité. L’armée rejette également toute transition, que ce soit en convoquant une assemblée constituante, ou des législatives anticipées, ou tout départ de l’équipe exécutive sortante.

Des oligarques et des dignitaires du régime, dont Saïd Bouteflika, et de nombreux ministres, dont les anciens chefs de gouvernement Ahmed Ouyahia et Abdelmalek Sellal, sont arrêtés, de même que la trotskyste Louisa Hanoune. Alors que la répression s’intensifie, le régime menace de représailles les personnes prônant une transition, puis d’arrêter les manifestants, notamment ceux qui portent le drapeau berbère, ou encore le vétéran de la guerre d’Algérie, Lakhdar Bouregaa, et les opposants et autres figures du mouvement, Rachid Nekkaz et Karim Tabbou.

Abdelkader Bensalah se maintient finalement au pouvoir après la fin de sa période d’intérim de trois mois, ce que des observateurs jugent comme étant inconstitutionnel. Lui-même prendra des décisions contestées pour inconstitutionnalité.

Pendant l’été 2019, la mobilisation baisse, alors que le régime tente d’organiser une présidentielle avant la fin de l’année, après avoir fait appel à un panel de dialogues contestés et mis en place une instance d’organisation des élections. La mobilisation reprend quelque peu à la rentrée, sans toutefois atteindre les sommets de février-avril, les manifestants rejetant ainsi toute présidentielle organisée sous l’égide du pouvoir exécutif sortant, de même que les candidatures de personnalités issues du régime. Au même moment, un raidissement de la répression est constaté, avec l’arrestation de plusieurs opposants, journalistes et activistes, tandis que l’armée tente de bloquer les entrées vers la capitale et de pénaliser le mouvement, pour empêcher les citoyens des autres régions de venir manifester. Par ailleurs, plusieurs médias en ligne sont censurés. Les cinq candidatures retenues en novembre 2019 sont celles de « caciques » du régime.

Des pics de participation ont cependant lieu lors des fêtes nationales du 5 juillet et du 1er novembre, ainsi que lors des deux semaines précédant la présidentielle contestée de décembre 2019.

Élu lors du scrutin contesté de décembre 2019, Abdelmadjid Tebboune est à son tour la cible des manifestants, qui réclament son départ. Le chef d’état-major de l’armée algérienne, Ahmed Gaïd Salah, meurt quelques jours plus tard. En début d’année 2020, alors que certains détenus d’opinion sont libérés, Tebboune amorce une réforme constitutionnelle. Cependant, les marches se poursuivent bien qu’avec un nombre moins important de participants. La pandémie de Covid-19 conduit à la suspension des marches, tandis que le régime réincarcère certaines figures de la contestation et en arrête d’autres, tout en condamnant ceux déjà en prison à de lourdes peines. Le mouvement reprend à l’approche de son second anniversaire malgré la crise sanitaire.

« Ils ont essayé de me violer »

Une vidéo montrant l’adolescent visiblement traumatisé et en sanglots à sa sortie samedi soir du commissariat a provoqué l’indignation sur les réseaux sociaux. Selon plusieurs médias locaux, il a été victime « d’attouchements sexuels » lors de son arrestation.

« Said Chetouane a fait état, à sa libération, des pires sévices qu’il ait subis dans un commissariat », a dénoncé le Comité National pour la Libération des Détenus (CNLD).

Dans une seconde vidéo postée dimanche sur YouTube, le jeune garçon raconte avoir été « maltraité » par des policiers qui ont « essayé de le violer ».

« Après mon interpellation, ils ont commencé à toucher mes parties intimes avant que je sois embarqué dans le fourgon de police », a-t-il expliqué, en larmes.

Une remise en cause du respect de la dignité humaine

« Aujourd’hui encore c’est le jeune Saïd Chetouane, âgé de 15 ans, interpellé samedi à la marche qui déclare à sa libération qu’il est victime de viol lors de sa garde à vue à Alger », a déploré la Ligue Algérienne pour la Défense des Droits de l’Homme (LAADH), dans un communiqué publié sur sa page Facebook.

Selon la ligue, « l’auto-saisine et l’ouverture d’une enquête et d’une information judiciaire dès qu’il y a allégations de tortures, est une obligation du parquet ».

Elle rappelle que « la torture est une violation grave de la dignité humaine et des droits humains, elle est interdite et punie par la loi ».

Pour sa part, le CNLD a dénoncé de tels agissements, tout en indiquant que c’est « choquant, inhumain et inadmissible après ces déclarations qui secouent le monde entier ».

De plus, Amnistie internationale a demandé l’ouverture d’une enquête « indépendante » sur des allégations de torture à l’encontre de ce mineur.

« Les conclusions de cette enquête doivent être rendues publiques dans les plus brefs délais et les responsables présumés être traduits en justice dans le cadre d’un procès équitable », a indiqué sur Facebook la section algérienne de cette ONG.

La LAADH avait renouvelé fin mars son appel à l’ouverture d’enquêtes et d’instructions judiciaires sur des cas de torture à l’encontre de militants du Hirak.

Un cas loin d’être isolé

En mars dernier, le Haut-Commissariat aux Nations-Unies chargé des questions des Droits de l’Homme, par la voix de son porte-parole Rupert Colville, s’est dit fortement « préoccupé » par la détérioration de la situation des Droits de l’Homme en Algérie et par la répression continue et croissante des partisans du mouvement algérien « Hirak ».

Il a également pointé d’un doigt accusateur les forces de sécurité algériennes pour usage de la force excessive ou inutile tout en procédant à des arrestations arbitraires pour réprimer des manifestations pacifiques et poursuivre des personnes exprimant des opinions dissidentes.

Le responsable onusien a révélé, par ailleurs, avoir reçu de nombreux témoignages de cas de tortures et de mauvais traitements en détention, y compris des violences sexuelles.

Même son de cloche, du côté d’un collectif d’organisations de défenses des Droits de l’Homme en Algérie qui a dénoncé une répression du « Hirak » qui fait « réapparaître au grand jour la réalité de la torture » dans le pays.

Pour rappel, Walid Nekkiche, un étudiant de 25 ans, a affirmé lors de son procès début février avoir été « agressé sexuellement et verbalement » par des membres des services de sécurité pendant sa garde à vue. Le parquet général a ensuite lancé une enquête, confiée à la justice militaire.

« Les conditions d’arrestation et d’incarcération des détenus d’opinion, rapportées par les avocats confirment des cas de maltraitance, de violence et de torture dans différentes structures de police et services de sécurité ainsi que dans les prisons », explique le Comité contre la torture, créé dans la foulée des révélations faites devant la chambre criminelle près la cour d’Alger contre le jeune étudiant Walid Nekkiche.

Comprenant le Comité National de Libération des Détenus, la coordination Nationale des Universitaires Algériens pour le Changement et des membres du collectif Avocats de la défense des détenus d’opinion, le comité a appelé les autorités algériennes à mettre un terme à la torture et à l’utilisation de la justice comme instrument de répression.

« Depuis l’indépendance jusqu’à aujourd’hui, la torture salit notre histoire et l’impunité des tortionnaires est couverte par le pouvoir politique, la justice, l’État et ses appareils », regrette-t-il, ajoutant que de Bachir Hadj Ali à Nekiche, c’est plus d’un demi-siècle pendant lequel la torture continue de sévir.

« Quelle différence entre l’État colonial qui torture les algériens en lutte pour leur indépendance et l’État algérien indépendant qui torture ses citoyens pour délit d’opinion ? », se demandent les auteurs de ce communiqué.

En révélant ces sévices devant les magistrats, Walid Nekkiche a brisé le mur de l’omerta, ont-ils noté, relevant que ce jeune étudiant a fait preuve d’un courage exemplaire, qui fera date dans l’histoire des luttes en Algériens.

« Il n’y a aucune tradition « indépassable » qui puisse justifier la terreur, la mutilation, la torture, l’esclavage de toute personne humaine » Noël Mamère (ancien journaliste et homme politique français, partisan d’une écologie politique)

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