Posted on: 13 avril 2021 Posted by: manonquenehen Comments: 0

Le procès des dix-huit policiers et ex-policiers de la Brigade anti-criminalité des quartiers Nord de Marseille, soupçonnés d’avoir volé ou extorqué des dealers, s’est ouvert ce lundi. A la barre, les prévenus se sont livrés à un exercice de réhabilitation, affirmant avoir été « salis ».

Les anciens policiers de la BAC Nord de Marseille ont aujourd’hui entre 37 et 60 ans, et, ce lundi matin, ils semblent avoir les traits tirés, stigmates des nuits sans sommeil qui précèdent les grands jours.

Sur 18 prévenus, deux manquent à l’appel, pour cause de test Covid positif et de décès familial. Les 16 présents qui comparaissent libres prennent place dans la salle du tribunal correctionnel pour dix jours de procès qui sonnent l’aboutissement de neuf ans d’instruction. Le port du masque accentue les regards noirs que certains des fonctionnaires jettent à la presse venue en nombre. Cette même presse « qui nous a trahis, salis et montrés du doigt avant même que l’on soit jugés », selon les mots prononcés par Mohamed Chenine, l’un des prévenus et ancien responsable de la BAC Nord, à la barre.

Quels sont les faits ?

En 2012, l’affaire dite des « flics ripoux » de la Brigade anti-criminalité des quartiers Nord de Marseille, comme les médias les surnomment à l’époque, fait grand bruit. Ils sont accusés d’avoir volé ou extorqué des dealers et revendeurs de cigarettes de contrebande.

Les faits ayant été commis en réunion et par des personnes dépositaires de l’autorité publique, risquent dix ans de prison. Le juge d’instruction n’a au final pas retenu la circonstance aggravante de « bande organisée ». C’est sur dénonciation d’un ancien membre de la Brigade que le parquet a décidé de saisir l’IGPN.

Mais dans cette affaire, seul Karim M., ancien repris de justice, s’est porté partie civile. Il accuse les baqueux de lui avoir volé 9 000 euros, sur les 36 000 qu’il avait sur lui lors d’une interpellation en 2012. Sauf qu’en ce premier jour d’audience, l’homme est aux abonnés absents et n’a pas daigné se faire représenter. Tout juste a-t-il écrit une lettre au tribunal, dans laquelle il rappelle que cet argent liquide était, selon ses dires, destiné à acheter une voiture. Avant d’ajouter, dans ce courrier lu à l’audience par la présidente : « J’entends déjà les policiers s’indigner qu’un repris de justice se pose en victime ». En effet, Karim M. a été incarcéré par le passé pour trafic de stupéfiants.

« On a 18 prévenus, neuf ans d’instruction et aucune partie civile, la messe est dite ! », ironise à peine maître Virgile Reynaud qui défend cinq des prévenus. L’avocat exhortant la cour de « tirer » de cette absence, « toutes les conséquences légales » et de « revoir les débats ».

Des écoutes qui mettent à mal leur réputation

Sur le papier, l’affaire semble explosive : du cannabis, de l’argent liquide et des bijoux sont retrouvés cachés jusque dans les faux-plafonds et les armoires des vestiaires de la brigade anti-criminalité, des dealers affirment s’être fait voler de la marchandise et des sommes d’argent par les fonctionnaires, tandis que des collègues disent avoir assisté à des manœuvres douteuses.

Dans le huis-clos de leurs voitures, dont ils ne savent pas qu’elles sont sur écoute, les policiers tiennent des propos ambigus. Au sujet du sac d’un dealer, par exemple : « J’ouvre la sacoche, il y avait plus de 2 500 euros, j’ai régalé cinq collègues », lance l’un des fonctionnaires. Une autre fois, à un homme qu’ils soupçonnent d’avoir volé des bijoux : « Allez, file nous deux barrettes, et on te laisse tranquille ». En octobre 2012, Manuel Valls, alors ministre de l’Intérieur, annonce la dissolution de la Bac Nord.

Depuis, les charges les plus lourdes (vol en bande organisée et violences volontaires) ont été abandonnées.

Des comportements récurrents dans la cité phocéenne

Les témoignages sont nombreux. Plusieurs consommateurs de cannabis rapportent des faits similaires à cette affaire. « Drogue saisie et mise directement dans la poche », « interpellations et saisies sans être emmenés au commissariat et donc sans scellées ». « Les flics s’en mettent plein les poches sur notre dos et ne font jamais de rapports pour les petites prises ». Ces jeunes ont déjà tous été, au moins une fois, interpellés en possession de drogues (cannabis ou cocaïne) sans que la police marseillaise ne suive la procédure adaptée à ce genre de situations.

Sous couvert d’anonymat, une des personnes interrogées accepte d’expliquer ce qu’il a pu voir, dans certaines soirées, au domicile d’un policier de la BAC Nord. « Il arrivait fier comme un paon et il sortait de ses poches ce qu’il avait récupéré pendant ses heures de service. Il y avait du cannabis, de l’herbe et ce, sous toutes ses formes. Des barrettes en veux-tu en voilà, des pochons d’herbes. Bref tout pour passer une bonne soirée. Il ne se cachait même pas. Il nous disait de nous régaler, que tout ça était gratuit. Il n’y avait aucun doute sur l’origine de ces produits stupéfiants ».

Laura, 32 ans, explique que les policiers marseillais ont des comportements qui sont loin d’être professionnels. Elle raconte : « Un soir, je sortais du Rooftop, un endroit bien connu pour faire la fête à Marseille. J’étais avec une amie et nous avions décidé de rentrer. Il devait être aux alentours de 2h du matin. Quand nous sommes sorties, des mecs en voiture ont commencé à nous suivre, nous doubler, faire des appels de phares, tous les comportements possibles pour faire peur à deux filles dans une voiture, la nuit. Au feu rouge, mon amie a pris la décision d’accélérer et de les semer car la tension était de plus en plus forte. C’est à ce moment-là qu’ils ont allumé le gyrophare, nous ont fait signe de nous garer sur le côté. Nous avons alors compris qu’il s’agissait de policiers en civil. Ils ont ensuite essayé de nous intimider, de nous menacer de nous faire souffler, on se demandait ce qu’ils voulaient. Ma copine ne s’est pas laissée faire et leur a expliqué que leur comportement était dangereux, déplacé et indigne des forces de l’ordre. Voyant que nous étions déterminées et droites dans nos baskets, ils ont fini par nous laisser repartir en disant que c’était pour rigoler. Aujourd’hui encore, nous nous demandons ce qu’il aurait pu se passer si nous nous étions laissées intimider ».

« Je n’ai jamais été un policier ripou »

A travers cette première journée de procès, consacrée aux interrogatoires de personnalités, Cécile Pendaries, juge de la 11ème chambre ne s’attarde pas sur les faits en eux-mêmes ni sur le contenu des écoutes de l’IGPN qui feront l’objet de débats les prochains jours.

De futures audiences qui s’annoncent houleuses, car les écoutes sont majoritairement inexploitables. Surtout, « on est face à un dossier qui au fur et à mesure des années d’instruction s’est dégonflé », note Maître Alain Lhote, avocat de Bruno Carrasco, l’un des trois commandants de jour de la BAC Nord.

En apparence, ce sont surtout les avocats de la défense qui s’indignent, en ce début de procès, de l’absence de cet unique plaignant : « Pour la manifestation de la vérité, il faut que cette partie civile soit entendue ! » s’agace l’un d’eux. Un confrère ironise : « Vous connaissez des vols sans victimes ? Cette infraction n’a jamais existé, la montagne va accoucher d’une souris ». Au fond, on sent bien que cette absence est une aubaine pour qui voudrait fragiliser encore un peu plus une accusation qui a déjà pâli depuis que les faits ont éclaté en 2012. À l’époque, le procureur avait parlé de « gangrène », évoqué un « système organisé » de vol, racket, et trafic de drogue.

Paperasse et mauvaises interprétations

Tous disent avoir « choisi » ce métier. « J’étais tout le temps policier, même en dehors de mon travail », explique l’un d’eux, révoqué depuis, et reconverti dans un service de vidéosurveillance d’une police municipale. Un autre décrit « le sourire d’une victime qui récupère son bien » après un vol à l’arraché. Un troisième parle d’un travail « gratifiant », du fait « de ne pas être dans un bureau ». Plusieurs d’entre eux ont expliqué pendant l’enquête avoir gardé des stupéfiants pour rémunérer des indicateurs, de façon officieuse. Ou encore avoir négligé les procédures pour ne pas perdre de temps avec la paperasse. Quant aux propos entendus dans les véhicules, il s’agirait, selon eux, de blagues ou de mauvaises interprétations.

Alors, « ce mot de gangrène, je l’ai très mal pris », affirme l’un de ces hommes, qui, comme six de ses co-prévenus, a fait de la détention provisoire dans cette affaire. « En presque trois mois d’incarcération, j’ai vu une seule fois le soleil », raconte-t-il à la barre, expliquant ne plus avoir eu le courage d’aller en promenade. « La presse nous a salis, on a été jugés avant le procès », regrette un autre, tandis que son collègue affirme avoir « tout perdu » et mis « dix ans à reconstruire ». Façon de sous-entendre qu’une lourde peine, à ce stade, serait un second coup de massue.

Des arguments bien huilés

Revenant sur leurs propos enregistrés, les prévenus ont expliqué qu’ils s’agissaient de « plaisanteries », « de gros délires », ou de « propos humoristiques ». Les cigarettes volées ? Pour les donner « à des SDF » a assuré l’un d’eux.

Certains ont reconnu des dérapages ponctuels, comme Patrick Morio, 55 ans : ces 540 euros récupérés dans la sacoche abandonnée par un dealer, c’était « un pétage de plomb ». Nicolas Falquet, 37 ans, met lui en cause la politique du chiffre de la hiérarchie. Quant à Régis Dutto, 42 ans, cette sacoche volée à un dealer de la cité Félix-Pyat, c’était seulement pour rémunérer son « tonton » (indicateur) dans une autre cité, à La Castellane, affirme-t-il.

« La prison, ça change un homme »

Cependant, sept des prévenus ont déjà effectué deux à trois mois de préventive, et trois d’entre eux ont déjà été révoqués. De ces neuf ans d’instruction, aucun des prévenus ne semble être sorti indemne. Et à la barre, l’émotion est palpable. S’ils évoquent tous cette « recherche d’adrénaline » et ce « prestige » qui les a poussés à intégrer la BAC Nord, ils s’attardent surtout sur la chute, lorsque la machine judiciaire s’est mise en branle. Certains ont tout perdu, un métier, un salaire, la santé, leur épouse… Ceux qui ont réussi à sauver leur couple se comptent sur les doigts d’une main. La plupart des prévenus sont restés dans la police mais ont du mal à monter en grade, certains se sont investis dans le syndicalisme, deux ont fini par réintégrer la BAC Nord. Et puis il y a ceux, révoqués, qui ont totalement changé de vie.

A l’image de Bruno Carrasco, qui a enchaîné les boulots, gérant d’une boutique de chaussures pendant un temps, il travaille aujourd’hui au centre de vidéosurveillance d’Aubagne. Entre-temps il a écrit un livre, Sacrifié de la BAC Nord, (Presses de la Cité) et a été conseiller technique bénévole sur le film BAC Nord, de Cédric Jimenez, dont la sortie a été repoussée en raison de la crise sanitaire.

Régis Dutto, 42 ans, lui a passé le concours d’infirmier et il exerce… à la prison des Baumettes. « J’avais tout perdu. Mon salaire et mon honneur. Mais je n’ai jamais été un policier ripou mais quelqu’un d’honnête », insiste-t-il. Cette reconversion, c’est ce qui l’a « sauvé », assure l’ex-flic. Aujourd’hui, après avoir passé dix ans à tout reconstruire, il sait qu’il peut de nouveau tout perdre. « Je travaillais pour l’adrénaline et dix ans après, j’ai peur », constate-t-il. Avec des sanglots dans la voix, Sébastien Soulé, ancien brigadier de 43 ans, conclut ce premier jour d’audience : « Je sais aujourd’hui que la prison, ça change un homme. Il y a quelque chose que l’on comprend quand on passe par là. Celui qui affirme que pour lui la prison s’est bien passée, il ne faut pas le croire, Madame la Juge ».

Le procès doit durer jusqu’au 22 avril et son dénouement fera, sans aucun doute, beaucoup parler dans la ville et la région.

« À la mesure que les peuples montent en civilisation, les gouvernements descendent en police » Jules Barbey d’Aurevilly (écrivain français)

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