Posted on: 18 mai 2021 Posted by: manonquenehen Comments: 0

Les autorités espagnoles ont annoncé avoir expulsé, ce jour, au moins 2 700 des quelques 6 000 migrants entrés la veille dans l’enclave espagnole de Ceuta, alors que plus de 80 migrants ont pénétré dans l’enclave voisine de Melilla. D’autres renvois sont en cours, selon le ministère espagnol de l’Intérieur.

C’est une « grave crise pour l’Espagne et aussi pour l’Europe », confie Pedro Sanchez. Le Premier ministre espagnol a promis, ce mardi 18 mai, de « rétablir l’ordre (…) aux frontières », après l’arrivée de quelques 6 000 migrants, dont un millier de mineurs, dans l’enclave espagnole de Ceuta depuis le Maroc voisin. Le chef du gouvernement, qui a annulé un voyage à Paris en raison de la gravité de la situation, a annoncé qu’il se rendrait sur place dans la journée, ainsi que dans l’enclave de Melilla, elle aussi située dans le nord du Maroc.

Madrid a annoncé, ce jour, avoir renvoyé au Maroc 2 700 des quelques 6 000 migrants entrés lundi dans l’enclave de Ceuta. Les forces de l’ordre marocaines sont intervenues mardi matin pour stopper le flux de migrants, qui se poursuivait toutefois dans la journée. Dans la nuit de lundi à mardi, 86 migrants ont aussi pénétré dans l’enclave de Melilla, située à 400 kilomètres à l’est. Ceuta et Melilla, seules frontières terrestres de l’Union européenne avec l’Afrique, sont régulièrement le théâtre de tentatives d’entrées de migrants mais la marée humaine de lundi est sans précédent.

Bruxelles appelle le Maroc à empêcher les départs de migrants. La commissaire européenne Ylva Johansson a jugé « inquiétant » l’afflux de migrants et appelé le Maroc à empêcher les « départs irréguliers » depuis son territoire. Le Conseil européen, qui représente les Vingt-Sept, a exprimé de son côté « tout son soutien et sa solidarité avec l’Espagne ».

Que sont Ceuta et Melilla ?

Ce sont deux villes espagnoles au statut d’autonomie au nord du Maroc, à hauteur du détroit de Gibraltar. Ces enclaves sont la seule frontière terrestre entre l’Afrique et l’Europe. Chacune de ces deux villes est entourée et protégée par une clôture d’environ 16 m de haut.

Pour mémoire, en 2018, près de 7000 personnes ont illégalement traversé les frontières dans ces deux enclaves, quasiment le nombre de migrants ayant franchi la frontière en 24 heures à Ceuta entre lundi et mardi.

Un contexte politique tendu

Ceuta et Melilla constituent les seules frontières terrestres de l’Union européenne avec l’Afrique. Fin avril, une centaine de migrants avaient déjà rejoint à la nage Ceuta depuis le Maroc durant un week-end, par groupes de 20 à 30. La majorité d’entre eux ont ensuite été expulsés vers le Maroc. Entre le début de l’année et le 15 mai, 475 migrants sont arrivés par voie terrestre ou par la mer à Ceuta, soit plus du double par rapport à la même période l’an passé, selon les chiffres du ministère de l’Intérieur publiés il y a quelques jours. Dans un communiqué, le même ministère rappelle que les autorités espagnoles et marocaines ont « conclu récemment un accord concernant le retour vers leur pays des citoyens marocains qui arrivent à la nage » à Ceuta.

Ces nouvelles arrivées interviennent dans un contexte de tensions diplomatiques entre les deux pays. Le Maroc, allié clé de Madrid dans la lutte contre l’immigration illégale, a convoqué fin avril l’ambassadeur espagnol à Rabat pour exprimer son « exaspération » à l’égard de l’accueil en Espagne, pour y être soigné, du chef des indépendantistes sahraouis du Front Polisario, Brahim Ghali.

« La préservation du partenariat bilatéral est une responsabilité partagée, qui se nourrit d’un engagement permanent pour sauvegarder la confiance mutuelle (….) et sauvegarder les intérêts stratégiques de deux pays », a ensuite averti un communiqué des Affaires étrangères marocaines.

Des relations qui expliquent cette vague

Pour Mohamed Benaïssa, président de l’Observatoire du nord pour les droits de l’Homme basé à Fnideq, cette nouvelle vague de migrations « pourrait être en lien avec la crise diplomatique entre le Maroc et l’Espagne ».

Mais selon la ministre des affaires étrangères espagnoles, Arancha González Laya, des responsables marocains ont assuré, lundi, aux autorités espagnoles que cet afflux de migrants dans l’enclave espagnole n’était « pas le fruit du désaccord » avec Rabat.

Madrid n’a, pourtant, pas intérêt à se brouiller avec Rabat, son allié-clé dans la lutte contre l’immigration clandestine. Entre le début de l’année et le 15 mai, 475 migrants sont arrivés à Ceuta, soit plus du double par rapport à la même période l’an passé, selon les chiffres du ministère de l’intérieur publiés il y a quelques jours.

De plus, le conflit au Sahara occidental, ancienne colonie espagnole classée « territoire non autonome » par les Nations unies en l’absence d’un règlement définitif, oppose depuis plus de 45 ans le Maroc au Front Polisario, soutenu par l’Algérie. Le Polisario réclame un référendum d’autodétermination alors que Rabat, qui considère le Sahara comme une « cause nationale », propose une autonomie sous sa souveraineté.

« Il s’agissait, et il s’agit tout simplement, d’une question humanitaire, d’une réponse humanitaire à une demande d’aide humanitaire d’une personne qui se trouvait dans une situation de santé très, très fragile », a défendu de son côté la ministre des Affaires étrangères espagnoles, Arancha González Laya.

Une marée humaine et des images insoutenables

Les arrivées de migrants venus des plages marocaines, situées à quelques kilomètres au sud de Ceuta, se sont multipliées, lundi, sur le territoire espagnol situé au nord-ouest du Maghreb. De jeunes hommes, mais aussi des enfants (un millier de mineurs, selon un porte-parole de la préfecture de Ceuta) et des femmes comptaient parmi ces migrants, venus par la mer, à la nage, utilisant parfois des bouées gonflables ou des canots pneumatiques. D’autres encore sont arrivés en marchant, à la faveur de la marée basse. Parmi eux, un homme a trouvé la mort en se noyant, selon la préfecture.

« Beaucoup de nos amis ont réussi à passer. On est venus plus tard, dès qu’on l’a su. On a essayé par la montagne, mais la police nous a bloqués », a raconté à l’Agence France-Presse (AFP) Amal, 18 ans, arrivée d’une ville voisine avec son frère et deux amis. « Je n’ai aucun avenir ici. Mon but, c’est de passer pour aller vers l’Europe », a renchéri Soulaymane, un de ses compagnons, âgé de 21 ans.

« C’est la première fois qu’on a un tel chiffre, c’est inédit. Ce n’est pas normal qu’ils (NDLR : les migrants) n’aient pas été dérangés par les autorités marocaines », confirme Omar Naji vice-président de la section de l’Association marocaine des droits humains (AMDH) à Nador, ville proche de Melilla. « C’est le résultat des politiques migratoires marocaines et espagnoles. Les deux pays exploitent le dossier de la migration quand ça les arrange », critique encore le militant, souvent cible de poursuites dans son pays.

« Comment on peut expliquer que des enfants aient quitté l’école d’un coup ? Il y a eu une exploitation de la tension diplomatique avec l’Espagne par le Maroc », analyse cet habitant de Nador. « C’est aussi pour recevoir plus d’argent de l’Europe pour jouer le rôle de gendarme, mais ne nous trompons pas au mépris du droit des migrants et des demandeurs d’asile », accuse même Omar Naji.

Pour Mohamed Benaïssa, président de l’Observatoire du nord pour les droits de l’Homme basé à Fnideq, cette nouvelle vague de migrations concerne avant tout « des mineurs, mais également des familles ». Pour lui aussi, cet afflux « pourrait être en lien avec la crise diplomatique entre le Maroc et l’Espagne ».

Du côté d’Amnesty International, on ne confirme toutefois pas cette théorie en attendant d’avoir plus de retour du terrain ce mardi matin. Un effet de la pandémie de Covid-19 qui accentue la précarité des candidats à l’exil pour beaucoup d’observateurs. « Il y a une augmentation globale des tentatives depuis quelques mois, que ce soit à Ceuta mais aussi aux Canaries par exemple. L’arrivée de l’été est aussi un facteur d’augmentation du flux migratoire » souligne encore Angel Gonzalo d’Amnesty Espagne.

Une situation connue qui a atteint son paroxysme

Dans un premier temps, la préfecture avait précisé que toutes ces personnes devaient être accueillies dans des hangars sur la plage d’El Tarajal mais que les autorités se réunissaient pour évaluer la situation, sans précédent.

Selon un photographe de l’AFP côté marocain et les images de la télévision publique espagnole, des migrants continuaient à arriver à la nage, sur des bouées gonflables ou des planches en mousse, ou encore à pied le long de la mer, malgré le déploiement de blindés et de renforts des forces de l’ordre côté espagnol. Les arrivées se poursuivent, « mais à un rythme inférieur à (celui d’)hier », a confirmé à l’AFP le ministère de l’intérieur espagnol, sans toutefois fournir de chiffres précis.

Le Maroc a également renforcé son dispositif de surveillance dès les premières heures du jour autour du poste frontière de Fnideq. Les forces de l’ordre ont ainsi utilisé des gaz lacrymogènes et des armes non létales pour disperser la foule réunie qui tentait d’entrer à Ceuta.

En réponse à un tel afflux, l’Espagne a renforcé les effectifs de la Guardia Civil et de la police nationale dans la zone, avec 200 agents supplémentaires. Les autorités ont également habilité un stade de Ceuta pour « y transférer les Marocains adultes qui se trouvent dans la rue, en vue de procéder ensuite à leur expulsion », a précisé dans la nuit la préfecture de Ceuta.

Dans le même temps, à quelque 400 kilomètres à l’est de Ceuta, 86 migrants originaires d’Afrique subsaharienne sont parvenus, depuis le Maroc, à entrer à Melilla, l’autre enclave espagnole. Ils étaient « plus de 300 » à avoir tenté le passage au total, selon les autorités.

Face à cette crise, le premier ministre espagnol, Pedro Sanchez, a décidé d’annuler sa participation au sommet sur le financement des économies africaines organisé ce mardi à Paris, affirmant que sa « priorité » était de « ramener la normalité à Ceuta ». Il a promis « la plus grande fermeté » de la part du gouvernement « pour assurer [la] sécurité » des habitants de Ceuta.

Le ministère de l’intérieur espagnol avait annoncé, lundi soir, dans un communiqué le « renforcement immédiat des effectifs de la garde civile et de la police nationale dans la zone » avec 200 agents supplémentaires. Rappelant que « les autorités espagnoles et marocaines ont conclu récemment un accord concernant le retour vers leur pays des citoyens marocains qui arrivent à la nage » à Ceuta, le document assure que « les contacts avec les autorités marocaines ont été maintenus » de façon « permanente ».

Pour Mohamed Benaïssa, président de l’Observatoire du nord pour les droits de l’homme, basé à Fnideq, à quelques kilomètres de Ceuta, cette nouvelle vague de migrations concerne surtout « des mineurs, mais également des familles, tous marocains ». Elle « pourrait », selon lui, « être en lien avec la crise diplomatique entre le Maroc et l’Espagne ».

Pour ceux qui ne seront pas renvoyés rapidement par l’Espagne, un long parcours les attend. Les migrants seront emmenés dans des centres de séjour temporaire (CETIs) où ils peuvent déposer leur demande d’asile. Interrogée sur leur hébergement, la préfecture de Ceuta a précisé qu’un accueil était prévu dans des hangars sur la plage d’El Tarajal. Pendant la procédure de demande d’asile, les migrants restent généralement dans les CETIs, parfois jusqu’à un an, avant d’être transférés vers la métropole. Les conditions de vie y sont extrêmement dures. Cet afflux inédit ne devrait pas améliorer leurs conditions d’accueil.

Ce mardi, la commissaire européenne aux affaires intérieures, Ylva Johansson, a demandé à ce que « le Maroc continue à s’engager à empêcher les départs irréguliers, et que ceux qui n’ont pas le droit de rester soient renvoyés de façon ordonnée et efficace. » « Les frontières espagnoles sont les frontières de l’Europe », a-t-elle insisté devant le Parlement européen.

« Immigrant. Individu mal informé qui pense qu’un pays est meilleur qu’un autre » Ambrose Bierce (écrivain et journaliste américain)

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